Nous donnons une pièce de monnaie au loulli, qui se confond en remerciements ; des morceaux de pain à l’ours, qui grogne de plaisir ; puis les deux artistes se retirent en faisant fuir à toutes jambes les curieux entassés sous le porche.Dans cette même journée, nous recevons la visite du plus vieil homme de Karchi et probablement du Bokhara, où les centenaires n’existent probablement pas, car on y vieillit vite. Ce patriarche, qui arrive à cheval, a quatre vingt-douze ans ; il est possible qu’on ait exagéré pour la circonstance ; en tout cas, il ne paraît pas beaucoup plus jeune, et sa barbe est d’une blancheur de neige. Il est de taille moyenne, encore droit, s’exprime avec facilité, et son geste est vif. Il a, dit-il, les petits-enfants de ses petits-enfants. La chose est possible dans ce pays où l’on marie les filles à douze ou treize ans et quelquefois les garçons à seize ou dix-sept. Notre visiteur nous renseigne sur la culture du sol et les modifications qu’on a pu y apporter de son vivant ; il nous conte également l’histoire des vents et des pluies aussi loin en arrière que sa mémoire peut porter. Il confirme ce qu’on nous a dit à Gouzar, à savoir que, depuis dix ans, la quantité d’eau est plus grande dans les rivières, et qu’il pleut plus souvent, ce qui tient, selon lui, à une plus grande masse de neige dans les montagnes.
A peine notre visiteur est-il sorti que la pluie tombe comme une preuve à l’appui de ses dires, et le vent du sud-est souffle précisément.Et il se passe ceci : tandis que les Afghans attendent à Mazari-Cherif que la passe de Bamniane soit praticable, que la neige soit fondue, afin de pouvoir porter à Abdourhaman-Khan les cadeaux que l’émir de Bokhara lui envoie à contre-cœur, sans le moindre espoir d’être payé de retour, le vent apporte en compensation, au pays de celui qui donne, l’humidité prise aux cimes des montagnes afghanes qui sera la source de bien d’autres richesses.
Nous visitons le plus grand et le plus confortable des hammams de Karchi. Il a été construit aux frais d’un riche marchand, le même qui a fait paver à l’instar de l’Occident une des principales rues de la ville. Le plan de l’édifice a été fourni par un architecte de Bokhara.
Le bain est ouvert à tout le monde moyennant une légère rétribution. Les revenus de l’établissement sont affectés à l’entretien d’une médressé qui accueille des élèves nombreux.
Le donateur a laissé la réputation d’un saint homme, car il a fait grandement les choses. Ce hammam, qui passe pour être le plus beau du Bokhara, est le mieux installé et le mieux construit de tous ceux que nous avons fréquentés en Asie. On entre d’abord dans une grande salle au plafond très-élevé ; une lampe à huile suspendue à une poutre laisse tomber de ses trois longs becs une lumière tremblotante. C’est là qu’est réuni le personnel du bain, les serviteurs, les masseurs musculeux à peine vêtus, qui se tiennent à la disposition des clients. En l’air, les linges sèchent sur des cordes tendues. Tout autour, une estrade large et élevée, couverte de nattes, court le long des murailles ; elle sert de vestiaire pour les habits que le baigneur entasse simplement à côté de lui. C’est aussi là qu’on prend une légère collation au sortir des étuves, qu’on dort, le temps de se reposer de la fatigue du massage, et qu’au grand divertissement des habitués, les jeunes danseurs viennent étudier leur art et répéter leurs exercices en petite tenue. Dans cette académie de danse naissent des passions qui font faire des folies aux débauchés, et commettre des meurtres aux jaloux.
Une allée en pente mène aux piscines, par des couloirs se succédant à angle droit. A l’extrémité de chaque couloir, sous des voûtes cintrées, on a ménagé des bancs de pierre recouverts de nattes ; les baigneurs s’y étendent pour l’essuyage. On pénètre ensuite dans une salle ronde, faiblement éclairée ; au milieu, dans la buée, on distingue un banc s’enroulant à une large table en maçonnerie, ronde comme le fût tronqué d’une colonne colossale. Sur la table, une lampe à bec ; sur le banc, des écuelles de cuivre battu qui servent à puiser l’eau aux réservoirs placés sous des voûtes basses, au fond de chambres qui partent en éventail de la salle centrale. Suivant le plus ou moins d’aptitude du baigneur à la cuisson de son propre individu, celui-ci va puiser aux réservoirs une eau plus ou moins bouillante, se promène sur les dalles plus on moins chaudes et s’asperge. Si un massage lui agrée, de solides gaillards se présentent ; le «patient» se couche à plat ventre sur les dalles, les jambes allongées, les deux mains placées sur la tête qu’on appuie sur une pelote de linge. Une fois la position prise l’exécuteur enfourche sa victime et la «travaille» des pieds et des mains. Il procède d’abord au massage du dos, puis à celui des bras et des jambes ; il est très-habile et pousse un sifflement de mitron travaillant au pétrin ou un grognement d’animal qui s’acharne. Il fait jouer chaque articulation, craquer les doigts de la main, les orteils du pied, les tire, tord les reins à droite, à gauche, vous retourne sur le dos, et tout le corps y passe, toujours avec des grognements ou des sifflements. L’opération terminée, le masseur lave le « cadavre » et l’essuie.
Entre deux ondées nous visitons la ville, en compagnie du mirza Iva Dila. C’est le fils de «l’emistre», comme dit Abdoul, qui veut prononcer ministre. Le mirza est un grand et beau garçon élégant, toujours somptueusement vêtu, aimant à plaisanter et à jaser ; c’est un jeune homme de bonne famille, assez insignifiant, qui est quelque chose par son père. On l’a attaché à la personne du beg de Karchi.
Il nous mène voir le pont qui est la merveille de Karchi et du Bokhara, où les ponts se comptent sur les doigts ; on se sert de gués, d’un emploi plus difficile, mais d’une construction moins coûteuse. Le pont a environ quatre-vingts pas de long ; il est construit en briques cuites, assez large pour qu’une arba et deux cavaliers passent de front.
— Un beau pont ! dit fièrement le mirza.
— Par Allah ! un très-beau pont, répondis-je.
Et mon admiration enorgueillit le mirza qui n a rien vu de mieux, et ne se doute guère de ce que les Européens ont construit dans ce genre.
Du pont, il nous conduit chez un potier. Un ouvrier ousbeg, très-musculeux, vêtu d’un simple caleçon de toile, pétrit la terre avec ses pieds.
— Combien de temps vas-tu piétiner la terre ?
— Durant une journée, nous dit-il ; puis je la travaille un peu avec les mains, et elle peut être modelée.
— Combien vends-tu la plus chère de tes cruches ?
— Un quart de tenga.
— Veux-tu nous montrer de quelle manière tu fabriques une cruche ou un pot ?
— Volontiers
Il nous fait entrer dans son atelier, où est installé son tour en bois et perpendiculaire. L’ouvrier pose une motte de terre sur la plate-forme, et au moyen de ses pieds, il la fait tourner rapidement sur son pivôt. En un instant, sans autre outil que ses mains, il confectionne un vase d’un galbe assez gracieux.
Le mirza lui demande :
— Combien de temps t’a-t-il fallu pour apprendre ton métier ?
— Six ans.
— Tu es donc bien bête ! Et les curieux rient de bon cœur. Cependant des ouvriers potiers du voisinage sont venus nous voir ; ils sont tous très-robustes et très-musclés, mais de taille petite. Quand le vase est tourné, on le met sécher au soleil, puis cuire au four pendant une nuit. Le four est chauffé avec des broussailles recueillies dans la steppe.
Après la poterie, c’est une des fabriques de marmites (le fonte, dont Karchi fait un grand commerce, que nous allons visiter. La matière première est apportée de Russie à dos de chameaux.
L’avant-veille de notre départ pour le Chahri-Sebz, le mirza vient nous annoncer que le beg enverra le soir des danseurs donner une représentation en notre honneur. A la tombée de la nuit, des serviteurs apportent des lanternes et les accrochent à une corde tendue entre deux des piliers qui soutiennent le toit de la galerie. Sur le sol, on étend un tapis de feutre. Des brasiers où brûle l’excellent charbon de Saxaoul sont alignés à une extrémité du tapis, à l’intention des musiciens. De massives chandelles de suif sont allumées et jettent de vives lueurs sur le visage des curieux qui se pressent dans la cour. Quelques coups de tambourin annoncent l’arrivée des artistes, et le public court à leur rencontre et les entoure. Abdoul est rayonnant de joie, et il les reçoit avec un empressement significatif.
Abdoul est un amateur, c’est visible. Nous nous installons au fond de la galerie, au bord du tapis. Les trois musiciens, armés de tambourins qui composent l’orchestre, vont s’agenouiller devant les brasiers ; ils tiennent leur tam-tam au-dessus du feu, et la chaleur fait tendre les parchemins. De temps à autre, ils donnent un coup sec pour constater le degré de tension. Les danseurs s’approchent et nous saluent à tour de rôle. Ils sont cinq. Les deux plus grands portent le costume des femmes, les trois autres ont conservé leurs vêtements d’hommes. Ils s’accroupissent contre le mur, les jambes croisées, face au public. Deux serviteurs sont spécialement chargés d’éclairer les artistes avec des torches, de façon qu’on les voie bien.
L’aîné des danseurs a seize ans, le plus jeune douze. Ils sont de petite taille relativement à leur âge. ils ont les traits fins, la figure efféminée, l’œil agrandi par le maquillage, les cils teints et les sourcils réunis au bas du front par un trait noir. Leurs cheveux, rasés sur le sommet de la tête, sont longs à partir des tempes. Ceux qui ont le costume de femme portent de fausses nattes maintenues par un foulard lié sur la tête, et dont les pans flottent sur leurs épaules. Ils ont des bagues aux doigts. Leurs culottes sont serrées aux chevilles, et leur khialat est pincé à la taille.
Les trois plus jeunes ouvrent le ballet ; l’un d’eux a les traits d’une pureté remarquable, il est très-beau, et la foule l’accueille par des paroles flatteuses. Il répond par ses sourires les plus lascifs, et met dans ses poses le plus qu’il peut de volupté. Ni l’un ni l’autre de ces danseurs ne possède convenablement son art ; ils doivent leur succès surtout à leur jeunesse. Ils sont bientôt las et vont s’accroupir à la place qu’ils occupaient auparavant. On leur sert le thé, et Abdoul veille à ce qu’on ne leur ménage point le sucre.
Les deux premiers sujets entrent en scène. Ils ont des grelots aux poignets et aux chevilles. Tous deux sont des danseurs hors ligne ; ils font preuve de beaucoup d’agilité et de précision. L’un, surtout, a dans ses mouvements et ses gestes une grâce surprenante et féminine. Son corps souple, ses mains et ses pieds délicats, ses grands yeux noirs voilés de cils longs et soyeux, sa figure fine, d’un modèle ferme, un ensemble aux lignes douces et agréables en font l’expression vivante et complète, le type de cet hermaphrodite que les Grecs et l’antiquité ont tant aimé. Ce n’est plus l’homme, ce n’est pas la femme ; c’est un être bizarre que recherchent des hommes à l’œil trouble, mâles de mauvais aloi qu’on rencontre à chaque pas dans les villes d’Asie.
Maintenant, le premier sujet est debout, il met de l’ordre dans son ajustement de femme ; les tam-tams résonnent, la cadence est lente. Sur place, il lève légèrement le pied droit placé en équerre, le laisse tomber avec un mouvement peu accentué de la hanche opposée ; en même temps il bat des mains, laissant glisser la main droite sur la paume de la main gauche immobile à hauteur de la figure, et il secoue chaque fois la tête en mesure, les grelots résonnent. Puis les tambourins accélèrent la cadence, et il glisse en avant et en arrière avec les mêmes gestes des mains et des pieds. Les musiciens chantent, hurlent sur une note très-aiguë ; le danseur écarte les bras horizontalement comme quelqu’un cherchant l’équilibre, et ramène à chaque pas une main près de la tête, tandis qu’il en éloigne l’autre. Ensuite il va les bras ballants, avec des secousses des épaules, la tête penchée en arrière, puis les mains sur les hanches, alternant le pied qu’il pose cri avant. La cadence devient très-rapide, et il exécute sur place des pirouettes vertigineuses pendant plus d’une minute. Les musiciens hurlent comme des damnés en se balançant, puis ils frappent un coup retentissant, et le danseur s’arrête subitement. Il reprend la figure qui ouvre le ballet ; la cadence est de nouveau lente, il vient à petits pas, les bras en l’air, avec un sourire, s’accroupir en face de nous. Son compagnon qui le copie exactement est à ses côtés. Il se penche en arrière au point que la tête touche le sol, il se tord sur ses reins mollement, se redressant avec un tressaillement nerveux à un «ouah!» formidable de l’orchestre. Il chante avec un déhanchement lent et continu, frappe des mains, caresse ses nattes, imite la femme qui coud sur son genou, qui se pare, huile ses cheveux, touche délicatement ses seins. A ce moment, la cadence est lente, et les déhanchements ininterrompus sont accompagnés de mouvements de ventre en avant, comme ceux du fandango. Les deux batchas se relèvent, marchent les bras en l’air, tournent plusieurs fois sur eux-mêmes, se balancent sur place, en arrondissant les pans de leurs robes, relevés au-dessus de la tête. Pour finir, ils prennent un bâton de chaque main, pirouettent en les frappant l’un contre l’autre au-dessus de la tête, puis l’un d’eux se pose sur un genou pendant que l’autre tourne toujours et frappe sur le bâton que lui présente son compagnon, autant de fois qu’il lui fait face. Ils alternent dans la suite, s’agenouillant à tour de rôle. Ils jettent les baguettes. L’«étoile» seule reste en scène ; il fait le tour du tapis en chantant, pirouette plusieurs fois avec une vitesse inimaginable, excité par les chants de l’orchestre. Enfin, un dernier coup de tam-tam, et il tombe à genoux, s’incline, puis il se relève et va boire la tasse de thé qu’il a bien méritée.
[…]
Quand elle commence, les Bokhares partagent leur attention entre les danseurs et nous-mêmes ; ils sont curieux de lire sur notre visage l’impression que nous produit ce spectacle. Mais, quelques-uns exceptés, ils n’ont bientôt plus d’yeux que pour ces enfants. Tels, dans la foule, placés au premier rang, avec leur bouche entr’ouverte, leurs lèvres en avant, leurs yeux allumés, se font voir dans le paroxysme de la luxure. Abdoul est littéralement empoigné, et, lorsque les batchas altérés demandent à boire tout en dansant, il est le premier à leur tendre la tasse de thé, et si à la hâte ils veulent aspirer une bouffée de fumée, c’est encore Abdoul qui leur présente le tchulim bien allumé. Ils l’en remercient par un tendre regard. Au reste, ces jeunes gens, quand ils sont en scène, restent en communication avec le public, où ils s’efforcent de faire des victimes, et ils prodiguent à leurs admirateurs des œillades langoureuses et des sourires pleins de promesses.
Un incident faillit interrompre la représentation il y avait, mêlés au public, plusieurs batchas ; le préféré de l’un d’eux s’aperçut qu’un des assistants adultes s’approchait trop de l’objet de sa flamme, et éclata en menaces furieuses contre l’osé personnage qui prétendait chasser sur ses terres. Un homme du beg intervint et mit fin à une querelle qui eût pu se terminer par une lutte sanglante, comme il arrive très-fréquemment à ce propos.
Le lendemain, nous allons voir un jardin public qu’on nous donne pour le plus verdoyant de Karchi. Il est entouré d’un mur de terre, avec des découpures figurant des créneaux. Nous n’y trouvons pas grand monde. A une de ses extrémités se dresse une mosquée de belle apparence, à la façade ornée de briques émaillées ; Abdoullah-Khan l’aurait fait construire. De l’herbe, des arbres fruitiers, des mûriers d’une belle venue, autour de mares d’eau, font de ce jardin un endroit assez plaisant où le peuple vient manger, boire le thé, se divertir à écouter un chanteur, et, plus volontiers encore, dormir à l’ombre.
Un gardien de ce jardin est en même temps tisserand. Il fabrique une assez belle étoffe de soie sur un métier fait de bois et de roseaux, qu’il nous dit avoir lui-même construit. C’est le métier Jacquart aussi simple que possible ; il manie la navette à la main.
Près de la masure où le tisserand habite, sous un bel arbre, à l’air libre, un homme d’âge avancé est assis sur ses talons. Un passant s’empresse respectueusement vers lui, s’incline, s’agenouille et lui baise humblement les mains ; puis il se retire avec des saluts profonds à chaque pas en arrière.
— Quel est cet homme ? demandai-je.
— Un saint, répond Abdoul. Son père, mort depuis quelques années, était lui-même un saint illustre, et les fidèles vont en foule prier sur sa tombe.
Les gens qui nous accompagnent, le mirza en tête, vont baiser la main de ce vénérable personnage. Sur ce, il boit la tasse de thé que lui a versée un de ses petits-enfants, qui ne le quitte point.
Nous le saluons poliment et chargeons Abdoul de lui porter nos «salamalecs» les plus cordiaux. Celui-ci s’acquitte de la commission avec beaucoup de dignité, baise la robe du saint homme, qui le charge de nous transmettre des bénédictions et la promesse que, dans ses prières, il n’oubliera pas de demander à Allah bonne santé et longue vie pour les deux Faranguis.
(J'ai oublié de noter d'où j'ai extrait ce texte ; je commence mes recherches dès que j'en ai le temps !)






