lundi 16 mars 2009

Bactriane 1880 : les petits rats de Karchi…

Nous donnons une pièce de monnaie au loulli, qui se confond en remerciements ; des morceaux de pain à l’ours, qui grogne de plaisir ; puis les deux artistes se retirent en faisant fuir à toutes jambes les curieux entassés sous le porche.
Dans cette même journée, nous recevons la visite du plus vieil homme de Karchi et probablement du Bokhara, où les centenaires n’existent probablement pas, car on y vieillit vite. Ce patriarche, qui arrive à cheval, a quatre vingt-douze ans ; il est possible qu’on ait exagéré pour la circonstance ; en tout cas, il ne paraît pas beaucoup plus jeune, et sa barbe est d’une blancheur de neige. Il est de taille moyenne, encore droit, s’exprime avec facilité, et son geste est vif. Il a, dit-il, les petits-enfants de ses petits-enfants. La chose est possible dans ce pays où l’on marie les filles à douze ou treize ans et quelquefois les garçons à seize ou dix-sept. Notre visiteur nous renseigne sur la culture du sol et les modifications qu’on a pu y apporter de son vivant ; il nous conte également l’histoire des vents et des pluies aussi loin en arrière que sa mémoire peut porter. Il confirme ce qu’on nous a dit à Gouzar, à savoir que, depuis dix ans, la quantité d’eau est plus grande dans les rivières, et qu’il pleut plus souvent, ce qui tient, selon lui, à une plus grande masse de neige dans les montagnes.
A peine notre visiteur est-il sorti que la pluie tombe comme une preuve à l’appui de ses dires, et le vent du sud-est souffle précisément.
Et il se passe ceci : tandis que les Afghans attendent à Mazari-Cherif que la passe de Bamniane soit praticable, que la neige soit fondue, afin de pouvoir porter à Abdou­rhaman-Khan les cadeaux que l’émir de Bokhara lui envoie à contre-cœur, sans le moindre espoir d’être payé de retour, le vent apporte en compensation, au pays de celui qui donne, l’humidité prise aux cimes des montagnes afghanes qui sera la source de bien d’autres richesses.
Nous visitons le plus grand et le plus confortable des hammams de Karchi. Il a été construit aux frais d’un riche marchand, le même qui a fait paver à l’instar de l’Occident une des principales rues de la ville. Le plan de l’édifice a été fourni par un architecte de Bokhara.
Le bain est ouvert à tout le monde moyennant une légère rétribution. Les revenus de l’établissement sont affectés à l’entretien d’une médressé qui accueille des élèves nombreux.
Le donateur a laissé la réputation d’un saint homme, car il a fait grandement les choses. Ce hammam, qui passe pour être le plus beau du Bokhara, est le mieux installé et le mieux construit de tous ceux que nous avons fréquentés en Asie. On entre d’abord dans une grande salle au plafond très-élevé ; une lampe à huile suspendue à une poutre laisse tomber de ses trois longs becs une lumière tremblotante. C’est là qu’est réuni le personnel du bain, les serviteurs, les masseurs musculeux à peine vêtus, qui se tiennent à la disposition des clients. En l’air, les linges sèchent sur des cordes tendues. Tout autour, une estrade large et élevée, couverte de nattes, court le long des murailles ; elle sert de vestiaire pour les habits que le baigneur entasse simplement à côté de lui. C’est aussi là qu’on prend une légère collation au sortir des étuves, qu’on dort, le temps de se reposer de la fatigue du massage, et qu’au grand divertissement des habitués, les jeunes danseurs viennent étudier leur art et répéter leurs exercices en petite tenue. Dans cette académie de danse naissent des passions qui font faire des folies aux débauchés, et commettre des meurtres aux jaloux.
Une allée en pente mène aux piscines, par des couloirs se succédant à angle droit. A l’extrémité de chaque couloir, sous des voûtes cintrées, on a ménagé des bancs de pierre recouverts de nattes ; les baigneurs s’y étendent pour l’essuyage. On pénètre ensuite dans une salle ronde, faiblement éclairée ; au milieu, dans la buée, on distingue un banc s’enroulant à une large table en maçonnerie, ronde comme le fût tronqué d’une colonne colossale. Sur la table, une lampe à bec ; sur le banc, des écuelles de cuivre battu qui servent à puiser l’eau aux réservoirs placés sous des voûtes basses, au fond de chambres qui partent en éventail de la salle centrale. Suivant le plus ou moins d’aptitude du baigneur à la cuisson de son propre individu, celui-ci va puiser aux réservoirs une eau plus ou moins bouillante, se promène sur les dalles plus on moins chaudes et s’asperge. Si un massage lui agrée, de solides gaillards se présentent ; le «patient» se couche à plat ventre sur les dalles, les jambes allongées, les deux mains placées sur la tête qu’on appuie sur une pelote de linge. Une fois la position prise l’exécuteur enfourche sa victime et la «travaille» des pieds et des mains. Il procède d’abord au massage du dos, puis à celui des bras et des jambes ; il est très-habile et pousse un sifflement de mitron travaillant au pétrin ou un grognement d’animal qui s’acharne. Il fait jouer chaque articulation, craquer les doigts de la main, les orteils du pied, les tire, tord les reins à droite, à gauche, vous retourne sur le dos, et tout le corps y passe, toujours avec des grognements ou des sifflements. L’opération terminée, le masseur lave le « cadavre » et l’essuie.
Entre deux ondées nous visitons la ville, en compagnie du mirza Iva Dila. C’est le fils de «l’emistre», comme dit Abdoul, qui veut prononcer ministre. Le mirza est un grand et beau garçon élégant, toujours somptueusement vêtu, aimant à plaisanter et à jaser ; c’est un jeune homme de bonne famille, assez insignifiant, qui est quelque chose par son père. On l’a attaché à la personne du beg de Karchi.
Il nous mène voir le pont qui est la merveille de Karchi et du Bokhara, où les ponts se comptent sur les doigts ; on se sert de gués, d’un emploi plus difficile, mais d’une construction moins coûteuse. Le pont a environ quatre-vingts pas de long ; il est construit en briques cuites, assez large pour qu’une arba et deux cavaliers passent de front.
— Un beau pont ! dit fièrement le mirza.
— Par Allah ! un très-beau pont, répondis-je.
Et mon admiration enorgueillit le mirza qui n a rien vu de mieux, et ne se doute guère de ce que les Européens ont construit dans ce genre.
Du pont, il nous conduit chez un potier. Un ouvrier ousbeg, très-musculeux, vêtu d’un simple caleçon de toile, pétrit la terre avec ses pieds.
— Combien de temps vas-tu piétiner la terre ?
— Durant une journée, nous dit-il ; puis je la travaille un peu avec les mains, et elle peut être modelée.
— Combien vends-tu la plus chère de tes cruches ?
— Un quart de tenga.
— Veux-tu nous montrer de quelle manière tu fabriques une cruche ou un pot ?
— Volontiers
Il nous fait entrer dans son atelier, où est installé son tour en bois et perpendiculaire. L’ouvrier pose une motte de terre sur la plate-forme, et au moyen de ses pieds, il la fait tourner rapidement sur son pivôt. En un instant, sans autre outil que ses mains, il confectionne un vase d’un galbe assez gracieux.
Le mirza lui demande :
— Combien de temps t’a-t-il fallu pour apprendre ton métier ?
— Six ans.
— Tu es donc bien bête ! Et les curieux rient de bon cœur. Cependant des ouvriers potiers du voisinage sont venus nous voir ; ils sont tous très-robustes et très-mus­clés, mais de taille petite. Quand le vase est tourné, on le met sécher au soleil, puis cuire au four pendant une nuit. Le four est chauffé avec des broussailles recueillies dans la steppe.
Après la poterie, c’est une des fabriques de marmites (le fonte, dont Karchi fait un grand commerce, que nous allons visiter. La matière première est apportée de Russie à dos de chameaux.
L’avant-veille de notre départ pour le Chahri-Sebz, le mirza vient nous annoncer que le beg enverra le soir des danseurs donner une représentation en notre honneur. A la tombée de la nuit, des serviteurs apportent des lanternes et les accrochent à une corde tendue entre deux des piliers qui soutiennent le toit de la galerie. Sur le sol, on étend un tapis de feutre. Des brasiers où brûle l’excellent charbon de Saxaoul sont alignés à une extrémité du tapis, à l’intention des musiciens. De massives chandelles de suif sont allumées et jettent de vives lueurs sur le visage des curieux qui se pressent dans la cour. Quelques coups de tambourin annoncent l’arrivée des artistes, et le public court à leur rencontre et les entoure. Abdoul est rayonnant de joie, et il les reçoit avec un empressement significatif.
Abdoul est un amateur, c’est visible. Nous nous installons au fond de la galerie, au bord du tapis. Les trois musiciens, armés de tambourins qui composent l’orchestre, vont s’agenouiller devant les brasiers ; ils tiennent leur tam-tam au-dessus du feu, et la chaleur fait tendre les parchemins. De temps à autre, ils donnent un coup sec pour constater le degré de tension. Les danseurs s’approchent et nous saluent à tour de rôle. Ils sont cinq. Les deux plus grands portent le costume des femmes, les trois autres ont conservé leurs vêtements d’hommes. Ils s’accroupissent contre le mur, les jambes croisées, face au public. Deux serviteurs sont spécialement chargés d’éclairer les artistes avec des torches, de façon qu’on les voie bien.
L’aîné des danseurs a seize ans, le plus jeune douze. Ils sont de petite taille relativement à leur âge. ils ont les traits fins, la figure efféminée, l’œil agrandi par le maquillage, les cils teints et les sourcils réunis au bas du front par un trait noir. Leurs cheveux, rasés sur le sommet de la tête, sont longs à partir des tempes. Ceux qui ont le costume de femme portent de fausses nattes maintenues par un foulard lié sur la tête, et dont les pans flottent sur leurs épaules. Ils ont des bagues aux doigts. Leurs culottes sont serrées aux chevilles, et leur khialat est pincé à la taille.
Les trois plus jeunes ouvrent le ballet ; l’un d’eux a les traits d’une pureté remarquable, il est très-beau, et la foule l’accueille par des paroles flatteuses. Il répond par ses sourires les plus lascifs, et met dans ses poses le plus qu’il peut de volupté. Ni l’un ni l’autre de ces danseurs ne possède convenablement son art ; ils doivent leur succès surtout à leur jeunesse. Ils sont bientôt las et vont s’accroupir à la place qu’ils occupaient auparavant. On leur sert le thé, et Abdoul veille à ce qu’on ne leur ménage point le sucre.
Les deux premiers sujets entrent en scène. Ils ont des grelots aux poignets et aux chevilles. Tous deux sont des danseurs hors ligne ; ils font preuve de beaucoup d’agilité et de précision. L’un, surtout, a dans ses mouvements et ses gestes une grâce surprenante et féminine. Son corps souple, ses mains et ses pieds délicats, ses grands yeux noirs voilés de cils longs et soyeux, sa figure fine, d’un modèle ferme, un ensemble aux lignes douces et agréables en font l’expression vivante et complète, le type de cet hermaphrodite que les Grecs et l’antiquité ont tant aimé. Ce n’est plus l’homme, ce n’est pas la femme ; c’est un être bizarre que recherchent des hommes à l’œil trouble, mâles de mauvais aloi qu’on rencontre à chaque pas dans les villes d’Asie.
Maintenant, le premier sujet est debout, il met de l’ordre dans son ajustement de femme ; les tam-tams résonnent, la cadence est lente. Sur place, il lève légèrement le pied droit placé en équerre, le laisse tomber avec un mouvement peu accentué de la hanche opposée ; en même temps il bat des mains, laissant glisser la main droite sur la paume de la main gauche immobile à hauteur de la figure, et il secoue chaque fois la tête en mesure, les grelots résonnent. Puis les tambourins accélèrent la cadence, et il glisse en avant et en arrière avec les mêmes gestes des mains et des pieds. Les musiciens chantent, hurlent sur une note très-aiguë ; le danseur écarte les bras horizontalement comme quelqu’un cherchant l’équilibre, et ramène à chaque pas une main près de la tête, tandis qu’il en éloigne l’autre. Ensuite il va les bras ballants, avec des secousses des épaules, la tête penchée en arrière, puis les mains sur les hanches, alternant le pied qu’il pose cri avant. La cadence devient très-rapide, et il exécute sur place des pirouettes vertigineuses pendant plus d’une minute. Les musiciens hurlent comme des damnés en se balançant, puis ils frappent un coup retentissant, et le danseur s’arrête subitement. Il reprend la figure qui ouvre le ballet ; la cadence est de nouveau lente, il vient à petits pas, les bras en l’air, avec un sourire, s’accroupir en face de nous. Son compagnon qui le copie exactement est à ses côtés. Il se penche en arrière au point que la tête touche le sol, il se tord sur ses reins mollement, se redressant avec un tressaillement nerveux à un «ouah!» formidable de l’orchestre. Il chante avec un déhanchement lent et continu, frappe des mains, caresse ses nattes, imite la femme qui coud sur son genou, qui se pare, huile ses cheveux, touche délicatement ses seins. A ce moment, la cadence est lente, et les déhanchements ininterrompus sont accompagnés de mouvements de ventre en avant, comme ceux du fandango. Les deux batchas se relèvent, marchent les bras en l’air, tournent plusieurs fois sur eux-mêmes, se balancent sur place, en arrondissant les pans de leurs robes, relevés au-dessus de la tête. Pour finir, ils prennent un bâton de chaque main, pirouettent en les frappant l’un contre l’autre au-dessus de la tête, puis l’un d’eux se pose sur un genou pendant que l’autre tourne toujours et frappe sur le bâton que lui présente son compagnon, autant de fois qu’il lui fait face. Ils alternent dans la suite, s’agenouillant à tour de rôle. Ils jettent les baguettes. L’«étoile» seule reste en scène ; il fait le tour du tapis en chantant, pirouette plusieurs fois avec une vitesse inimaginable, excité par les chants de l’orchestre. Enfin, un dernier coup de tam-tam, et il tombe à genoux, s’incline, puis il se relève et va boire la tasse de thé qu’il a bien méritée.
[…]
Quand elle commence, les Bokhares partagent leur attention entre les danseurs et nous-mêmes ; ils sont curieux de lire sur notre visage l’impression que nous produit ce spectacle. Mais, quelques-uns exceptés, ils n’ont bientôt plus d’yeux que pour ces enfants. Tels, dans la foule, placés au premier rang, avec leur bouche entr’ouverte, leurs lèvres en avant, leurs yeux allumés, se font voir dans le paroxysme de la luxure. Abdoul est littéralement empoigné, et, lorsque les batchas altérés demandent à boire tout en dansant, il est le premier à leur tendre la tasse de thé, et si à la hâte ils veulent aspirer une bouffée de fumée, c’est encore Abdoul qui leur présente le tchulim bien allumé. Ils l’en remercient par un tendre regard. Au reste, ces jeunes gens, quand ils sont en scène, restent en communication avec le public, où ils s’efforcent de faire des victimes, et ils prodiguent à leurs admirateurs des œillades langoureuses et des sourires pleins de promesses.
Un incident faillit interrompre la représentation il y avait, mêlés au public, plusieurs batchas ; le préféré de l’un d’eux s’aperçut qu’un des assistants adultes s’approchait trop de l’objet de sa flamme, et éclata en menaces furieuses contre l’osé personnage qui prétendait chasser sur ses terres. Un homme du beg intervint et mit fin à une querelle qui eût pu se terminer par une lutte sanglante, comme il arrive très-fréquemment à ce propos.
Le lendemain, nous allons voir un jardin public qu’on nous donne pour le plus verdoyant de Karchi. Il est entouré d’un mur de terre, avec des découpures figurant des créneaux. Nous n’y trouvons pas grand monde. A une de ses extrémités se dresse une mosquée de belle apparence, à la façade ornée de briques émaillées ; Abdoullah-Khan l’aurait fait construire. De l’herbe, des arbres fruitiers, des mûriers d’une belle venue, autour de mares d’eau, font de ce jardin un endroit assez plaisant où le peuple vient manger, boire le thé, se divertir à écouter un chanteur, et, plus volontiers encore, dormir à l’ombre.
Un gardien de ce jardin est en même temps tisserand. Il fabrique une assez belle étoffe de soie sur un métier fait de bois et de roseaux, qu’il nous dit avoir lui-même construit. C’est le métier Jacquart aussi simple que possible ; il manie la navette à la main.
Près de la masure où le tisserand habite, sous un bel arbre, à l’air libre, un homme d’âge avancé est assis sur ses talons. Un passant s’empresse respectueusement vers lui, s’incline, s’agenouille et lui baise humblement les mains ; puis il se retire avec des saluts profonds à chaque pas en arrière.
— Quel est cet homme ? demandai-je.
— Un saint, répond Abdoul. Son père, mort depuis quelques années, était lui-même un saint illustre, et les fidèles vont en foule prier sur sa tombe.
Les gens qui nous accompagnent, le mirza en tête, vont baiser la main de ce vénérable personnage. Sur ce, il boit la tasse de thé que lui a versée un de ses petits-enfants, qui ne le quitte point.
Nous le saluons poliment et chargeons Abdoul de lui porter nos «salamalecs» les plus cordiaux. Celui-ci s’acquitte de la commission avec beaucoup de dignité, baise la robe du saint homme, qui le charge de nous transmettre des bénédictions et la promesse que, dans ses prières, il n’oubliera pas de demander à Allah bonne santé et longue vie pour les deux Faranguis.

(J'ai oublié de noter d'où j'ai extrait ce texte ; je commence mes recherches dès que j'en ai le temps !)

jeudi 5 mars 2009

Brésil 1880 : chasse et gastronomie amazoniennes

Il est possible que l'auteur se soit trompé pour nombre des animaux qu'il décrit ; nous avons conservé cependant la graphie originale et les tournures de l'époque (par exemple, le tiret entre très et l'adjectif). A propos de l'auteur, j'en suis encore à chercher de quel ouvrage j'ai tiré cet extrait…

Un silence de mort plane sur le miroir poli des ondes qui scintillent au soleil de midi ; des deux cô­tés, aussi loin que la vue peut atteindre, se dresse, comme une muraille épaisse et continue, la verdure de la forêt vierge ; pas la moindre colline ne brise la ligne finement découpée de l’horizon; le firmament immense au-dessus des flots d’un jaune terne, puis les rives plates, fortement boisées, avec leur sol glissant aux reflets rouges tel est, sur une étendue de plus de sept à huit cents kilomètres, le caractère du bas Madeira dans sa grandiose uniformité.
Çà et là seulement on voit surgir de la verdure quelques chaumes de palmier ; bien rarement on en aperçoit les placides et taciturnes habitants. Les jours, en cette contrée, coulent uniformes et silencieux comme les flots unis de la rivière, et l’un ressemble à l’autre.
Au premier crépuscule du matin, avant même que les rayons du soleil aient dissipé les vapeurs blanchâ­tres qui planent sur les eaux, le pilote appelle l’équi­page aux embarcations. Les grandes marmites, les tentes vivement repliées, les hamacs et les peaux de bœuf qui servent à giter, tout cela est porté à bord, sans oublier nos instruments et nos armes, et chacun s’installe à son poste. Vigoureusement et en cadence, les minces pagaies plongent dans les flots, et le lourd canot s’ébranle lentement. On va ainsi, d’un coup de rame égal, pendant trois ou quatre heures, jusqu’à ce qu’on trouve un endroit où l’atterrissage soit facile, le terrain sec et muni de bois à brûler.
Là on prépare le déjeuner, dont l’invariable menu est une bouillie de farine de manioc ou de maïs, avec des poissons frais ou séchés et un morceau de jacaré, c’est-à-dire d’alligator. Ceux de nos Indiens qui ne sont pas occupés aux soins de la cuisine profitent souvent de ce moment de liberté pour se confectionner des che­mises neuves en écorce. La marchandise voulue abonde à portée de la main. Immédiatement on entend la fo­rêt résonner du bruit sourd des coups de hache, du craquement des arbres qui tombent ; et, avant que l’appel du déjeuner ait retenti, on voit nos gens reve­nir chargés de morceaux d’écorce luisants comme de la soie, de soixante-dix centimètres de largeur environ sur quatre mètres de long et quelques millimètres d’épaisseur, qu’ils se mettent aussitôt en devoir de façonner.
L’outil qui sert à cette besogne est d’une simplicité primitive. Il consiste en un marteau échancré, qui est fait d’un bois très-dur, et que l’on nomme ranceta. A force de martelage les fibres de l’écorce s’ameublis­sent ; leurs jointures ondulées paraissent entièrement à jour ; la lame d’écorce, d’abord résistante et ligneuse, finit par devenir souple et malléable, et on même temps se distend du double en largeur. Dans cet état, on la lave de manière à en expulser le suc, on la tord, et on la suspend pour qu’elle sèche.
Elle offre d’abord l’aspect d’une étoffe de laine gros­sière, blanche ou brune, avec des reflets jaunâtres, et laisse voir deux couches de fibres ondulées qui, sans se croiser. positivement, adhèrent ensemble par de petits filaments. Avec l’entaille de la maceta on lui imprime ensuite une belle apparence damasquinée. Il est impossible, à coup sûr, de trouver un costume de travail d’une confection plus expéditive et mieux approprié au climat tropical que cette cascara des Indiens de Bolivie.
La coupe du vêtement rivalise, au point de vue clas­sique, avec la marchandise. On prend un morceau d’écorce, de trois mètres de long à peu près, au mi­lieu duquel on ménage un trou pour passer la tête, et on coud des deux côtés jusqu’à la hauteur de la hanche. Une ceinture faite de cordons de laine ou d’un mor­ceau de liane complète ce costume original.
Une autre branche d’industrie fort cultivée pendant les intermèdes de navigation, c’est la fabrication des chapeaux de paille. On y emploie les plus jeunes pousses d’un palmier de petite espèce, qu’on utilise pour le même usage au Pérou, dans l’Équateur, etc., et ce genre de couvre-chef, également connu en Eu­rope sous le nom de chapeau chili ou panama, est tout ce qu’il y a de plus solide. Au reste, l’art de tresser délicatement et avec goût toute sorte d’ouvrages sem­ble inné à cette race ; ils font en paille de palmier ou en jonc d’admirables petits paniers, des nattes mer­veilleuses, qu’ils peignent de diverses couleurs et qu’ils vendent excessivement cher dans les anciennes Mis­sions du Mamoré.
A l’appel du premier pilote, chaque équipage se masse autour de sa marmite ; chacun reçoit sa portion dans une calebasse ou dans une écuelle de corne ; après quoi il faut voir se démener les cuillers, également dc corne, comme les plats. Si, préalablement, on a tué ou pris au lasso un jacaré, chacun à peu près on a un morceau, de la queue autant que possible, mis à la broche, et découpe de respectables rondelles avec cette jubilation qu’excite d’ordinaire la vue d’un succulent rôti chez des gens qui ont peiné, plusieurs heures du­rant, au grand air.
La chair de l’animal est blanche, analogue à celle du poisson, et a un air assez appétissant, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi coriace que le meilleur caoutchouc. Il y a pourtant une tribu d’Indiens boli­viens, les Canitchanas, de l’ancienne Mission de San ­Pedro sur le Mamoré, qui préfère le rôti d’alligator à toute autre viande ; au contraire, les Cayuabas d’Exaltacion et les Moxos proprement dits de Trinidad ont, sur ce point, le palais plus civilisé ils font beaucoup plus de cas de la chair de bœuf, du poisson et de la tortue, que du saurien à odeur musquée. La tortue sur­tout, qui ne se rencontre plus en amont des cataractes du Madeira, c’est-à-dire dans le Guaporé et le Mamoré, constitue, à leurs yeux, un régal des plus dé­licats.
Il nous arriva plusieurs fois sur le bas Madeira d’avoir tout autour du feu de notre cuisine des tortues de toutes les grandeurs, depuis des bêtes de pleine venue, mesurant un mètre de longueur, jusqu’à des petites, grosses comme la main ; il y en avait à toutes les sauces, entières et dépecées, en soupe ou rôties, à l’écuelle, à la broche ou en ragoût, toutes fumant ou bouillant à qui mieux mieux.
Un bain dans la rivière, immédiatement après man­ger, est passé pour tous ces Indiens à l’état de seconde nature ; je n’en ai jamais vu un qui on ait été incom­modé.
Après un arrêt de deux heures, on réintègre à bord les ustensiles culinaires, les hamacs, les tentes-para­sols, et l’on continue le voyage. Se présente-t-il, che­min faisant, une bonne place pour pêcher, à l’embou­chure d’un petit ruisseau latéral ou dans le voisinage d’un banc de vase qui fuit tout doucement, on fait halte de nouveau. On reconnaît ordinairement de loin ces endroits à la présence d’une quantité de blancs hérons ou d’alligators au corps allongé, car ces bêtes s’enten­dent fort à découvrir les meilleures pêcheries et s’y rassemblent dans la même vue. Malgré les alligators, nos rameurs n’en prennent pas moins leur bain, en riant et en plaisantant comme d’habitude ; tout au plus se tiennent-ils un tantinet plus près de la rive; ils n’ont nullement peur, je vous assure, de ces monstres à écailles, malgré leur énorme gueule et leur queue puissante ; le danger est, ma foi, plutôt pour ces der­niers, surtout si l’on a consommé la dernière côtelette de crocodile.
D’ordinaire alors, un des Canitchanas demande la permission de chasser. On s’empresse de la lui accorder, car la chasse excite chaque fois une gaieté géné­rale et nous vaut un bon supplément de provisions. Sans perdre de temps, notre Indien attache soigneuse­ment un fort lacet de peau de bœuf brute à l’extrémité d’une longue perche, rejette prestement au-dessus de sa tête sa légère chemise d’écorce, entre dans l’eau peu profonde, et marche lentement sur le saurien, en se baissant du mieux qu’il peut et en poussant devant lui son lacet et sa perche.
L’alligator regarde tout ce manège avec une tranquil­lité morne et sans donner d’autre signe de vie que par le puissant aviron de sa queue, qu’il remue de temps à autre paresseusement. Puis, à mesure que l’Indien se rapproche de lui, il le regarde fixement. Déjà le lacet fatal flotte à une longueur de bras devant son museau, il ne le remarque point ; il semble fasciné et ne quitte pas de l’œil l’audacieux chasseur, qui profite du premier moment pour lui jeter le lacet sur la tête et serrer le nœud d’un mouvement de vigoureuse se­cousse.
Alors les compagnons de l’Indien, qui jusqu’alors ont attendu sur le bord, baissés et sans souffler mot, se hâtent d’accourir, et quatre ou cinq de ces vigou­reux gaillards, dont la peau a le lustre foncé du bronze, remorquent au rivage le jacaré, qui, de son côté, tire de toutes ses forces en arrière. Une fois à terre, quelques bons coups de hache sur la queue et sur le crâne ont bientôt fait de le rendre inoffensif.
Supposez que l’alligator, au lieu de reculer, marche sur les Indiens, ceux-ci seraient sans doute obligés de planter là perche et lacet pour se sauver ; mais le monstre, qui résiste avec entêtement, paraît bien loin d’avoir cette pensée, et le combat finit toujours par sa mort. Une fois seulement, sur douze et plus, ayant af­faire à un animal de cinq mètres de long, exception­nellement vigoureux, qui se débattait avec fureur, je jugeai convenable de lui envoyer, du plus près que je pus, un coup de carabine à travers le crâne ; je craignais qu’un des Canitchanas ne fît trop amplement connaissance avec sa queue redoutable et hérissée de pointes.
Avant qu’on ait achevé de dépecer cette proie mon­strueuse, on a soin de lui couper les quatre glandes à musc qu’il porte par paires sous la mâchoire et sous le ventre à la naissance de la queue; autrement toute no­tre viande serait infectée de cette odeur pénétrante. Il paraît toutefois que les dames boliviennes, à Santa­ Cruz de la Sierra et à Cochabamba, aiment beaucoup cette substance ; elles l’emploient, mélangée avec de l’eau de rose, pour parfumer leur chevelure noire de jais. Ce sont ces mêmes señoras, aux nerfs peu sensi­bles, qui adorent par-dessus tout les combats de tau­reaux, s’entendent à rouler la cigarette avec une grâce inimitable et à danser le fandango au demeurant in­capables, ou peu s’en faut, de signer leur nom.

Après cet intermède, on reprend l’aviron avec une nouvelle énergie, jusqu’à ce que, à la tombée de la nuit, on puisse s’arrêter sur un banc de sable ou dans la forêt pour y établir son gîte et y préparer le princi­pal repas. Les embarcations sont amarrées aux lourds câbles faits de bruns filaments de palmier piassaba, et reposent, à l’abri du choc des troncs flottants, dans une anse du rivage.
Le crépuscule est à peine sensible ; en l’espace de quelques minutes la nuit étend son voile imposant, et les brillantes constellations du ciel austral, le Centaure et le Vaisseau, montent avec une tranquillité majes­tueuse au firmament.
Tandis que nous nous apprêtons à faire des obser­vations astronomiques, on allume tout alentour une demi-douzaine de grands feux pétillants, à la lueur va­cillante desquels les arbres de la forêt voisine semblent des spectres géants qui nous contemplent. Nos In­diens, qui ont peiné et sué toute la journée, s’as­soient auprès du feu. Ils causent, ils fument, ou re­gardent faire les apprêts du souper. Ils ont quitté leur rude vêtement de travail, la cascara, pour revêtir à la place la carniseta. C’est un surtout de laine, forme sac et sans manches, une espèce de poncho cousu la­téralement, que les Indiens des Missions, sur leurs primitifs métiers de tisserand, excellent à confection­ner, et dont la blancheur éblouissante est encore re­haussée par deux franges de laine écarlate qui courent des deux côtés le long des coutures.
La coupe simple de ces costumes magnifiquement drapés prête aux groupes variés de personnages cou­chés autour du feu un caractère imposant qui rappelle l’antique. C’est sous cet aspect qu’on se figure une station de ces hardis navigateurs phéniciens qui don­nèrent naissance au commerce et aux relations inter­nationales en allant avec leurs barques, gréées à la lé­gère, chercher sur les îles lointaines l’ambre jaune et l’étain précieux.
Les moustiques sont, eux aussi, de la nuitée. A de certaines places, particulièrement dans le fourré du bois, sous la verdure des cacaotiers, sous le dôme chevelu des grands figuiers, où pas le moindre cou­rant d’air ne contrarie les légères évolutions de ces démons ailés, il est impossible à un Européen de fer­mer l’œil sans une moustiquaire. Quant à nos Indiens, il y en a bien peu qui usent de cet engin protecteur ; la plupart d’entre eux, leur repas achevé, étendent par terre une peau de bœuf, et après avoir pris la simple précaution d’asséner quelques bonnes tapes indispen­sables pour exterminer le plus gros de la légion, ils dorment les poings fermés jusqu’à l’aurore, sans autre plafond que la voûte étoilée.
C’est ainsi que sur le cours inférieur du Madeira les journées s’écoulent, uniformes et paisibles. Mais, lorsqu’on a enfin atteint les rapides, la besogne quoti­dienne devient plus complexe. Le remorquage souvent périlleux des embarcations dans les étroits canaux écumeux entre les récits, le transport par terre du chargement et des chaloupes, avec les mille petits incidents qui s'ensuivent, tout cela jette de la variété dans la monotonie de cette rude vie des forêts.
La pêche et la chasse, dans les provinces d’Ama­zone et de Matto Grosso, ont une importance dont on ne se fait point aisément idée dans notre Europe.


Dès sa tendre enfance, le petit Tayupo — c’est le nom sous lequel on désigne généralement aujourd'hui la population de couleur sédentaire des bords de l’A­mazone — accompagne son père dans le léger ca­not à travers les plaines inondées par la crue du fleuve, charmant voyage sous le dôme ombreux des futaies, parmi les palmiers à la couronne verdoyante et les grands troncs entrelacés de lianes qui se reflè­tent dans le sombre miroir des eaux. L’enfant suit aussi l’homme fait en plein fleuve; il le voit, des heures entières, immobile, le lourd harpon à la main ; épier le pirarucu gigantesque ou le lamantin parmi les tas de laiche flottante et de pousses sauvages.
Le pirarucu, ce «gros bonnet de la rivière», atteint souvent une taille de quatre mètres. Il est couvert d’écailles larges de trois doigts, dont chacune présente une bordure écarlate très-nettement dessinée. Quand on l’a pris, on lui fend le dos longitudinalement, on retire la colonne vertébrale, puis on dispose la chair par petites couches d’un doigt à peine d’épaisseur, et dans cet état, on le sale et on le fait sécher au soleil. Comme il est très-hygroscopique, et que l’atmosphère des plaines de l’Amazone est saturée de vapeurs hu­mides, on est obligé de remettre de temps on temps au soleil les morceaux de chair qui sentent mauvais. Or, disons-le en passant, les boutiquiers. des petites villes telles que Manaos n’ayant pour cela de place plus commode que les dalles des trottoirs, sur les­quelles tombent à pic les rayons brûlants du soleil tropical, il en résulte une infection inimaginable. Qui a respiré le pirarucu est déjà aguerri à point pour le manger.
Un gibier tout différent, c’est le lamantin ou peixe­boi (poisson-bœuf, bœuf d’eau) ; on le nomme ainsi à cause de son large mufle qui rappelle celui du bœuf. Sa chair tendre, assez analogue à celle du porc, est un aliment toujours recherché, un mets délicat du pays.
Mais le compagnon le plus fidèle du voyageur sur l’Amazone, c’est le marsouin ou dauphin, que les ri­verains appellent Bobs, d’un mot populaire portugais, bote, qui veut dire bond. Ce n’est pas, à vrai dire, un poisson, c’est un mammifère, aussi bien que ses gros cousins de l’océan. Comme le lamantin, il est obligé de venir respirer de temps à autre à la surface de l’eau; aussi décrit-il en nageant une ligne ondoyante ou cycloïde. On le voit souvent, à l’aide de sa nageoire caudale, bondir en l’air comme en se jouant pour re­tomber, en soufflant et en s’ébrouant, dans l’élément liquide.
Une nuit qu’il faisait clair de lune — c’était sur le Madeira, à l’embouchure du Jammary —, nos em­barcations furent environnées de toute une troupe de ces marsouins folâtres ; leurs ébats, leurs sauts, leurs évolutions de toute sorte produisaient un tel tapage qu’on eût dit des centaines de naïades poursuivies par une armée de tritons barbus. Il nous fut à peine pos­sible de fermer l’œil. Ces manifestations sonores, si extraordinaires chez un animal qui a l’aspect d’un pois­son, jointes à ce fait d’observation qu’il semble se plaire dans le voisinage de l’homme, au point qu’on a vu souvent des troupes de vingt à trente individus suivre sur de longs parcours les embarcations, expliquent sans doute l’origine de toutes les histoires fantastiques qui circulent au sujet des Bobs parmi les habitants de ces contrées, depuis le métis à demi sauvage, le gros­sier mulâtre ou Zambo, jusqu’au commerçant aisé qui est portugais d’extraction.
On raconte qu’ils ont la faculté de revêtir la forme humaine, de s’introduire parmi nous, ni plus ni moins que s’ils étaient des chrétiens. Le seul signe par lequel ces aquatiques démons se trahissent, lorsqu’il leur plaît de venir à terre pour y faire les cent coups, c’est que leurs pieds sont toujours tournés on arrière ; mais il est facile, on le conçoit, de ne pas remarquer cette particularité dans les ténèbres de la nuit, qu’ils choi­sissent de préférence pour leurs allées et venues.
Par suite de cette superstition populaire relative à la double nature du marsouin, il est très-rare qu’on le chasse, bien qu’il fournisse une huile excellente et se laisse harponner très-aisément. Aussi multiplie-t-il à l’aise, dans les limites que la nature même a tracées, bien différent on cela des tortues, que l’on pourchasse sans répit et dont le nombre diminue à vue, d’œil.
Un autre monstre fabuleux, un peu cousin, ce semble, de notre fameux serpent de mer, c’est l’animal qu’on appelle Minhocao (grand ver), ou Jae d’agua (mère d’eau). C’est un serpent d’une taille si colossale, qu’au dire des riverains, la rivière monte ou s’abaisse, selon qu’il s’y plonge ou qu’il en sort. Ce monstre par­tage du reste ce nom avec une espèce de Lorelei brésilienne qui fait son sabbat aux environs de Manaos, à l’embouchure du Taruma, un petit af­fluent du Rio Negro. C’est une belle femme aux cheveux d’or — on ne dit pas si, à l’exemple de la Lorelei allemande, elle les peigne avec un peigne d’or —, tous ceux qui l’aperçoi­vent sont enlacés de sa magie. La démence s’empare des malheureux, qui ne retrouvent plus jamais leur chemin pour s’en retourner chez eux. La sirène a élu domicile dans une gorge étroite, qu’un dôme épais de verdure rend impénétrable aux rayons du soleil. Cette gorge est l’objet d’une terreur superstitieuse, et il n’y a pas un Tapuyo qui oserait s’attarder, à la nuit tom­bante, de ce côté.
Un autre démon des forêts non moins redouté, et qui n’a pas l’extérieur aussi avenant, c’est le Caepora (Caapora, homme des bois). C’est un vieillard velu, hideux, d’une prodigieuse vigueur corporelle, qui guette les chasseurs pour leur tordre le cou. Tout bruit in­solite dans le fourré est mis sur le compte du Caepora, et le seul moyen d’échapper alors à ses griffes redoutables, c’est de retenir jusqu’à son haleine en se ca­chant parmi les buissons et le branchage. S’il se trouve des incrédules qui n’en veulent rien faire, on les y contraint, au besoin, par la force.
Si les forêts du Brésil étaient habitées par de grands singes à l’effigie de l’homme, tels que l’Orang-outang, le Gorille ou le Chimpanzé, on comprendrait aisément cette superstition populaire ; mais les singes hurleurs, les Barigudos, sont de trop chétifs représentants du type simien pour que l’imagination des chasseurs, si vive qu’on la suppose, ait pu les grossir au point d’en faire de tels monstres. Il faut donc chercher l’origine de cette fable dans les sombres croyances démoniaques des Indiens, qui se figurent avoir toujours sur les talons des esprits malfaisants et dominateurs.
La pêche, au Brésil, se fait par toutes sortes de pro­cédés ingénieux. Il arrive en quelques endroits que tous les gens d’une tribu se réunissent pour construire entre les récifs d’un rapide et au-dessus de petites di­gues en pierres, qui ont pour but de forcer les poissons à chercher une certaine coupure pour passer. Cette coupure est fermée d’un canal de bambous entrelacés, à l’entrée duquel la masse liquide se précipite avec vio­lence, tandis que l’autre extrémité demeure complète­ment à sec, attendu que l’eau, en passant, se perd par les interstices. Ce genre de cul-de-sac se nomme Pary. Si on l’établit au moment où redescendent les nom­breux essaims de poissons qui ont remonté la rivière à l’époque du frai, il n’en est guère, parmi les indivi­dus de grosse espèce, qui puissent échapper à leur sort. Inutile de dire que les crues annuelles viennent régulièrement détruire ces constructions assez peu solides.
Il se pratique sur le Mamoré un autre genre de pêche tout à fait original. A certains moments de l’année, on voit des millions de petits poissons remonter par trou­pes serrées le courant; c’est un défilé qui tient un es­pace de plusieurs lieues. L’Indien Moxo, installé au bord uni d’un des longs bancs de sable du fleuve, attend le passage de ces convois, ayant à la main une manne conique faite d’un lourd treillis de lattes de palmier très-joliment adaptées ensemble, qu’on appelle covo. Jusqu’aux genoux dans la rivière, il jette la manne sur les poissons au moment où ils passent, et les prend le plus commodément du monde avec la main par la petite ouverture qui est en haut du covo. Seulement, pour réussir dans ce genre de pêche, il est indispensable que la profondeur de l’eau là où l’on se trouve n’excède pas de beaucoup la hauteur de la manne.
Dans quelque cas, lorsque la faiblesse du volume d’eau le permet, par exemple dans les petites lagunes et dans les mares que la crue laisse en se retirant, on emploie le suc vénéneux d’une liane, que l’on écrase et que l’on tord dans l’eau, de façon à tuer ou tout au moins à étourdir les poissons. Cette méthode a un inconvénient grave : c’est d’anéantir tout en masse, les individus jeunes et les vieux, ceux dont on peut tirer parti comme ceux dont on ne peut rien faire, et d’en livrer beaucoup on pâture aux vautours.
Une fois pourtant, si j’avais ou sous la main la liane vénéneuse,je n’aurais pas hésité à m’en servir. C’était au Saut de Theotonio, la plus importante des cataractes du Madeira. Il y a là, en travers du fleuve, un récif de dix mètres de hauteur et profondément déchiqueté. A la suite du retrait de la crue, il était resté près de la rive de grandes mares formées dans les creux et les découpures de ce banc rocheux. On était au moment du plus haut niveau, alors que les poissons, engagés dans les passages latéraux, cherchent en sautant et en bondissant à franchir la cascade, pour continuer leur route en amont et trouver enfin une place où ils puis­sent déposer leurs œufs.
Dans le plus grand de ces étangs naturels, il y avait plusieurs centaines d’énormes poissons, dont la pré­sence on ce lieu remontait peut-être à trois ou quatre semaines. Séparés du tronc principal de la rivière, ils étaient condamnés à périr lentement dans ce bassin aux eaux échauffées et chargées de toutes sortes de matières en putréfaction. Nous comptâmes dans ce champ clos de décomposition plus de cinq cents cada­vres de gros animaux, qui flottaient à la surface parmi des tas de mucosités verdâtres. L’air en était au loin empesté…
De temps à autre on apercevait un gigantesque Surubim (une espèce de Platystome à longues barbes) qui remontait du fond de l’eau, et lentement, à demi hébété, se mouvait dans l’élément trouble. Si répugnant que fût le tableau, nous eûmes grand’peine à empê­cher nos Indiens de harponner ces bêtes à demi crevées pour se gorger de leur chair malsaine jusqu’à s’en donner à fond une indigestion.
Nos gens prenaient au reste fort aisément, au-des­sous des chutes, dans les enfoncements du rivage, et surtout aux embouchures dos petites rivières latérales, une grande quantité de poissons très-remarquables. Les raies, principalement, offraient un aspect particu­lier. Elles avaient de larges ailes et des yeux à fleur de tête, qu’on ne se fût guère attendu à rencontrer ailleurs que chez des habitants de l’onde salée. Quelques-unes mesuraient plus d’un mètre, jusqu’à la queue, armée d’un piquant d’une nature cornée et de la longueur du doigt. Les Indiens professent pour elles un certain respect, à cause précisément de ce dard, dont la pointe finement découpée et le double tranchant peuvent faire des blessures très-douloureuses.
Un jour, un de nos rameurs, revenant de la pêche, nous rapporta un autre poisson, plus petit, dont la mâchoire est pourvue d’une double défense recourbée : on l’appelle Peixe cachorro (poisson-chien). Il n’offre cependant aucun danger pour les baigneurs. L’animal le plus redoutable pour eux, c’est, avec la raie, la Piranha, large poisson, qui n’est guère plus long que la main, et dont la denture se compose de deux ran­gées de crocs aigus, fort saillants et triangulaires. Cette bête est, à coup sûr, beaucoup plus à craindre que l’alligator, dont il est bien plus rare qu’on ne le croit communément qu’un être humain devienne la victime. Les Piranhas se rassemblent d’ordinaire par troupes de plusieurs centaines d’individus, et dès que la première morsure a rougi de sang l’eau du fleuve, tous se précipitent avec la rapidité de l’éclair sur la victime pour lui hacher la chair morceau par morceau. Plus d’un nageur téméraire a été ainsi littéralement dépecé par ces petites mâchoires effrayantes et promptes à happer.
Il ne faut pas moins se méfier du Candiru c’est un poisson long comme le doigt, presque transparent, qui se glisse avec la souplesse de l’anguille dans les ouvertures les plus menues, et dont les riverains ra­content des histoires à donner vraiment la chair de poule.
Si nous passons à la chasse en forêt, le fauve le plus noble et le plus traqué, c’est le tapir (anta). Ce pachy­derme, véritable diminutif de l’éléphant, peuple en nombre infini, sans y vivre toutefois par troupes, les rivages fortement boisés de tous les affluents de l’A­mazone et de la Plata. Il évite les plaines marécageuses et les plateaux stériles, pour choisir les défilés couverts d’une luxuriante végétation et gîter dans les fourrés impénétrables, tantôt au bord d’un torrent qui mugit, tantôt près des cataractes écumeuses des grandes ri­vières.
Dès que le jour paraît, il s’en va gravement, par des sentiers profondément encaissés, se baigner dans le fleuve, et plus d’une fois, à un détour de la rive, nous surprîmes notre pachyderme tranquillement dans l’eau jusqu’au cou. Il nage et plonge avec une prestesse étonnante ; aussi quand les chiens le poursuivent, finit-il toujours par prendre le chemin de la rivière. Il n’en court pas moins à sa perte le chasseur est là, qui le guette dans son léger canot et qui a vite fait, soit de lui tirer un coup de fusil, soit de le rattraper à la course, et de lui plonger dans le corps un long cou­telas. Autant que possible, avant de lui porter le coup mortel, on le harponne pour l’empêcher de couler ce qu’il fait tout de suite, une fois mort.
La femelle du tapir, lorsqu’elle a un petit, ne prend point la fuite devant l’aboiement des chiens. Elle reste courageusement à son gîte, et cherche à protéger de son corps le petit animal, qui se fourre entre ses jam­bes on poussant des cris aigus. Malheur alors à l’im­prudent molosse qui ose s’avancer hors du cercle de la meute vers la furieuse mère Le groin du tapir, levé on l’air, met à découvert une mâchoire effrayante, et, d’un coup de ses pattes de devant; l’animal fait craquer les os de son adversaire. Il succombe néan­moins, victime de sa tendresse maternelle, sous les coups de feu répétés des chasseurs.

mercredi 4 mars 2009

Amérique du sud 1880 : une chasse au singe

Où l'on apprend que la passion de la chasse a bien failli être fatale au comte de Robiano. Epoque lointaine où l'on tirait sur tout ce qui bougeait et où le terme "nègre" n'avait pas le caractère péjoratif qu'il a aujourd'hui.

Au Brésil, le gibier est sans doute abondant, mais le trouver n’est pas facile: d’immenses et impénétrable forêts lui donnent sur le chasseur un avantage marqué. Je viens de parler de la chasse aux oiseaux (et rien qu’en perroquets, perruches et toucans, on peut faire nombre de victimes) ; de même on chasse aux chiens courants la paca: ce singulier animal est le lièvre du pays ; mais, s’il rappelle le gibier par la taille, le poil et le goût, il en diffère par les mœurs : parfois, il se défend ; ou bien, serré de près, il gagne le bord de l’eau, et là plonge ou se terre. On poursuit de la même manière le sanglier, le peccari. Citons enfin le fameux tapir, que l’on rencontre rarement, et l’once ou tigre du Brésil. Combien de fois ai-je vainement couru à leur poursuite ? En revanche, j’eus plus de succès dans des chasses d’un genre différent, celle des chiens sauvages, animaux plus affreux, je crois, que dangereux, et celle aussi des singes. Un jour, j’en tuai un de la taille d’un enfant : sa chair, nous fit, le soir, un rôti que j’avoue avoir trouvé peu délicat.
Une autre fois, durant un tour de chasse on forêt vierge, j’abattis un gros serpent boa de trois mètres de long, dont j’avais eu l’effroi de faire la rencontre, et qui, se dressant devant moi sur un sentier, paraissait décidé à m’y barrer le passage. Je chassais aux perruches et n’étais malheureusement armé qu’à petits plombs. Mais quelques mètres seulement me séparaient de mon redoutable adversaire ; rappelant alors tout mon sang­ froid, je le visai à la tête, sa partie sensible : il tomba.
Na serait-ce pas ici le moment de faire sur les serpents une petite digression, puisque le Brésil est, à très-juste titre, réputé leur patrie ? Pauvre pays, qu’on ne se figure de loin que tapissé de singes et pavé de reptiles ! Moi-même, en débarquant, je m’étonnais, j’en conviens, de ne pas rencontrer partout des quadrumanes et de ne pas écraser des serpents à chaque pas. Par bonheur, ils se tiennent chez eux ; et si le nombre de ces derniers surtout, est considérable au Brésil, je dois dire toutefois qu’ils ont pour eux assez d’herbes et de forêts, et qu’il faut le plus souvent les chercher pour les voir. Sans doute, quelques-uns sont des plus dangereux : ils ne sont pas serpents à se laisser marcher sur la queue ; mais il est rare que d’eux-mêmes ils attaquent. Il est à remarquer que les plus petits sont d’ordinaire les plus à redouter : tel est le petit coral (corail), sorte d’aspic d’un pied de long, qui tire son nom de ses vives couleurs. Sa blessure est mortelle, et le patient n’en souffre jamais plus d’une heure ; mais des bottes suffisent pour en préserver le pied, et il ne peut monter plus haut, étant trop court pour s’enrouler autour de la jambe. Les nègres, qui travaillent généralement nu-pieds, s’inquiètent assez peu, du reste, de la morsure des serpents, à laquelle ils paraissent moins exposés que nous, soit qu’un œil plus exercé les leur fasse plus vite apercevoir et éviter, soit que leur chair et leur sang noirs tentent moins ces reptiles. D’ailleurs, si le serpent les pique, il prennent un bout de racine qu’ils portent toujours sur eux, s’en frictionnent la plaie et poursuivent leur travail. Cette infaillible panacée mérite le plus grand intérêt, tant par ses résultats que par l’étrange façon dont elle fut découverte.
C’est un vieux nègre observateur qui le premier en dota ses nombeux compagnons. Voici comment : il assistait souvent aux fréquentes escarmouches du lagarto avec les serpents. Le lagarto, grand lézard vert d’un mètre de long sur plus d’un pied de large, est l’ennemi déclaré du serpent, si l’on en juge par la façon dont il le recherche et l’attaque en toute rencontre. De sa puissante queue, il frappe des coups terribles sur les vertèbres du serpent ; celui-ci, attaqué, se défend, pique et mord. Mais aussitôt piqué par le serpent, le lagarto s’enfuit : il court au bois, puis revient reprendre le combat. Or, notre nègre, un jour l’ayant suivi, constata qu’il se frottait vivement à certaine plante de la forêt. Ce fut une révélation : il emporta la plante, dont on essaya tour à tour la feuille, puis la racine, et le succès dépassa toute attente.
Tout n’est pas fleurs au Brésil, et la forêt vierge, on le voit, présente ses côtés dangereux : j’en citerai une nouvelle preuve tirée de mon expérience personnelle ; mais à la voir, à pénétrer dans ses fourrés, à en admirer les détails, on reste étourdi, confondu. Cet ensemble imposant, ce temple du silence, ces arbres séculaires, géants du nouveau monde, ce fouillis de végétation, ces lianes excentriques, ces parasites étonnants et ces fleurs merveilleuses, tout enfin vous émeut a un tel point que l’athée le plus endurci y sentirait le Dieu créateur, et que l’esprit le plus banal y deviendrait poète en une heure. Electrisé, quant à moi, à la vue seule de la forêt vierge, depuis longtemps l’objet de tous mes rêves, presque chaque jour je m’y rendais, de l’une ou l’autre fazenda. La chasse était à la fois mon but et mon prétexte : mais, en réalité, je sentais comme un aimant qui m’attirait vers la forêt. Plus je la voyais, plus je l’aimais, et mon plus grand bonheur était de m’y rendre seul. Je m’étais fait un besoin de ces courses solitaires : et le plus souvent plongé dans un monde d’idées nouvelles pour moi, je marchais à l’aventure. Un jour je me perdis. Ce fut pour moi, la source des émotions les plus vives. Cependant, cette tragique aventure, loin de refroidir mon ardeur, ne fit que l’exciter au contraire. Ecoutez mon histoire.
Tuer un singe n’est pas déjà chose si commune, et pour en négliger l’occasion, il faut ne pas être chasseur. Moi qui le suis à l’excès, j’avais juré la mort du premier représentant de cette intéressante famille qu’il me serait donné de rencontrer ; et bien souvent, seul et sans bruit, j’arpentais à sa recherche les rares sentiers de la belle forêt. Mais ces animaux, non moins rusés que défiants, se pelotonnent au moindre bruit sur la cime des plus hauts arbres, et, muets, vous laissent passer à côté d’eux. Toutefois, si le temps est à l’orage ou qu’un rare concours de circonstances les mette dans cette disposition d’esprit, ils poussent en chœur des grognements sauvages et stridents qui font trembler les échos de la forêt et révèlent aisément le lieu de leur retraite. Ceux-là sont les grands singes hurleurs et barbus ; j’eus le plaisir d’en abattre un.
Un jour donc, guidé par ces cris répétés, j’abandonnai à la fois le chemin frayé et les règles d’une sage prudence. Dans ma fougue, je me dirige, à travers mille obstacles, vers l’endroit écarté où semblaient m’appeler ces messieurs. Mais à mesure que j’avançais, les cris paraissaient s’éloigner : les singes m’avaient sans doute éventé et fuyaient devant moi. Cependant je m’obstine à leur poursuite, et, brisant tout sur mon passage, je me fraye péniblement un chemin à travers les ronces, les lianes, les fougères, et les bambous. Je marche ainsi longtemps, contournant des rochers, escaladant de vieux troncs renversés, descendant des pentes rapides, remontant des côtes escarpées. Parfois je m’arrête et j’écoute : évidemment, je gagne du terrain; la bande n’est plus qu’à deux cents pas de moi, Mais tout à coup… plus rien : un silence absolu succède à tant de vacarme, et j’ai beau, cette fois, chercher des yeux, écouter, me cacher, m’immobiliser, les singes se sont évanouis, ou du moins ils ont pris le grand parti de se taire.
Alors seulement je songe à regagner le sentier et veux reprendre ma trace ; mais je la perds tous les dix pas, pour la retrouver dix pas plus loin et la perdre enfin sans retour. Cependant le soleil baissait à l’horizon, la nuit venait, et je m’apercevais enfin que j’étais bel et bien perdu au cœur de la forêt. Que faire pour en sortir ? Je fis les plus grands efforts, mais ils n’eurent pour résultat que de m’égarer davantage. Enfin, la nuit venue, je dus, bien malgré moi, prendre mon parti de l’aventure, et, choisissant une place, que je commençai par déblayer tout d’abord, je m’enveloppai de mon mieux avant de me coucher sur un sol toujours humide. Là, j’eus pendant de longues heures le loisir de me livrer aux plus amères réflexions. La forêt était grande, car il fallait plus d’un jour pour la traverser. Sans doute je savais que le soir même les deux cents nègres de la plantation seraient envoyés à ma recherche, et, quant aux animaux, je n’avais sérieusement à redouter que les serpents, qui se dérangent peu la nuit, et les onces (tigres du Brésil), rares dans cette localité. Mais me trouverait-on ? Et comment ? Je n’avais ni bu ni mangé depuis huit heures du matin, et, pour comble d’ennuis, ma provision de tabac s’en allait à néant : or, ce fumant, je trompais la faim et j’éloignais les cruels moustiques qui, s’acharnant sur moi, me tourmentaient sans pitié. Et puis, quelle inquiétude n’allais-je pas causer aux hôtes de la fazenda ! Quel trouble, dans une maison si calme d’ordinaire! Quelle frayeur, quelle agitation, quand, sorti depuis le matin, je n’aurai pas reparu à la table du soir !
Dans cette pénible situation d’esprit, je compris que je n’avais qu’un moyen de salut, et j’en usai bientôt. Crier épuise en vain ; car si la voix porte loin la nuit dans les forêts, elle a cependant partout des limites restreintes, vingt cartouches environ me restaient ; et m’en réservant deux pour abattre au besoin, le lendemain matin, quelque oiseau dont je n’eusse certes fait qu’une bouchée, je commençai à tirer toutes les autres. Chaque demi-heure donc, je lâchais un coup de feu, auquel répondaient seuls, hélas ! les échos sonores de la forêt, quoique chaque fois cependant un étrange tumulte se fit autour de moi. Troublés dans leur repos, de grands oiseaux quittaient avec fracas la branche de l’arbre voisin dont ils avaient fait choix; des animaux, que je croyais reconnaître pour des sangliers (peccaris), se sauvaient vivement et en troupes serrées ; des cris, épars et répétés se semblaient ceux de bêtes fauves se consultant, se répondant… puis, tout rentrait dans le silence. Enfin, vers minuit, un nouvel appel eut plus de succès que les précédents : un coup de fusil me parut y répondre, mais si faible, si vague et si lointain, qu’à peine alors osais-je y croire. Je me hâtai de tirer encore, et quelques instants après je reçus une nouvelle réponse. Alors, je l’avoue, le cœur me battit vivement : j’étais sauvé ! Deux fois, à un quart d’heure d’intervalle, je renouvelai le signal, auquel on répondit toujours de plus près ; enfin nous parvînmes, mes sauveurs et moi, à nous mettre en communication de cris et de paroles, et bientôt le bruit de nombreux coups de hache et le scintillement de torches encore lointaines m’avertirent qu’on taillait, à ma rencontre, une picada (chemin) dans le bois. Mais la besogne avançait lentement, et ce ne fut qu’au bout d’une heure d’un travail opiniâtre que je vis enfin paraître devant moi deux nègres armés de haches et de faux, deux autres, porteurs de torches, et un cinquième, conducteur des travaux ; celui-ci avait un fusil, et c’est lui qui m’avait entendu et répondu. De semblables escouades avaient été, de la fazenda, envoyées dans toutes les directions pour cerner la forêt, qui couvre réellement une immense surface de terrain, Ce n’est qu’en reprenant, avec mes braves nègres, le chemin qu’ils venaient d’ouvrir et qu’ils éclairaient devant moi que j’ai pu me rendre compte de la profondeur à laquelle je me trouvais enfoncé. Nous mîmes près d’une heure à rejoindre le vrai sentier, et j’appris, au retour, que cet endroit, le plus fourré, le plus inextricable et le plus raviné de la forêt, n’avait été, depuis nombre d’années, visité par personne. Sans doute était-ce aussi la raison pour laquelle ces maudits singes s’y trouvaient cantonnés. Nous fîmes joyeuse vie quand, au milieu de la nuit, nous nous retrouvâmes à la fazenda. Ce fut une fête pour les bons planteurs et pour moi ; et les nègres, qui l’avaient certes bien gagné, en eurent aussi leur part…
Eugène de Robiano, Chili. Le Chili, l’Araucanie. Ouvrages faisant suite à 18 mois dans l’Amérique du Sud

Chine 1867 : la rue pékinoise

Pour une présentation du Comte de Beauvoir et de son livre, voir dans la liste des archives, "toutes les destinations" : Un aristo chez les célestes. L'extrait ci-dessous, qui montre la réalité de la vie quotidienne des Pékinois à la fin du XIXe siècle, contredit quelque peu le titre de ce blog.

Ici les arrogants autocrates croisent les Européens sans les regarder, et affichent au contraire une indifférence voisine du mépris. — Au fait, pourquoi nous aimeraient-ils, et pourquoi plutôt ne nous détesteraient-ils pas ? Quelques-uns daignent aller à pied, mais le plus grand nombre circule dans des charrettes semblables à celles qui nous ont amenés de Tien-Tsin, mais avec une modification toutefois. Chose curieuse en effet, le rang, ou pour me chinoiser, le bouton d’un mandarin en voiture se reconnaît à la disposition des roues mobiles de son carrosse : plus il est d’un bouton rouge ou bleu bon teint, plus les roues de l’essieu sont en arrière du centre de gravité de ce château branlant et ambulant. Un prince les recule jusqu’à l’extrémité même, ce qui est fort comique : ainsi les essieux absents sont remplacés par une élasticité plus grande donnée aux brancards ; le dandinement part. des roues et aboutit à la sous-ventrière de l’infortuné mulet. Il y a mieux encore : certes la meilleure manière de voyager en Chine sans se contusionner affreusement est de se faire porter en palanquin : le bambou rebondit fort doucement pour le porté sur les épaules des porteurs. Mais sur quatre cents millions d’habitants, il n’est qu’une seule caste restreinte à laquelle la loi permette de se payer un palanquin : celle des princes et des ministres.
Quant aux quartiers bourgeois et roturiers de Pékin, le coup d’œil y est mêlé de pittoresque et d’horrible.
Je ne saurais assez vous dire combien il y a en effet de couleur orientale dans ce que nous appelions la rue circulaire (j’ai oublié son imprononçable nom chinois). Des milliers de planches écarlate relevées d’inscriptions dorées sont suspendues à des perches obliques au-dessus de deux à trois cents boutiques juxtaposées dans cette rue tournante ; c’est le seul point de Pékin où il y ait de l’animation : les charrettes, palanquins, mulets, chameaux, coulies, les militaires et les négociants s’y entre-croisent, s’y heurtent, puis se confondent en politesses, examinent des ballots, les marchandent, les emportent ; c’est comme une oasis où se serait abattue une bande de cacatois au milieu d’un désert silencieux ; tout ce qui constitue les impedimenta d’une foule y est accumulé ; et non-seulement des myriades d’enfants vous tombent dans les jambes en jouant aveuglément, mais les vieillards — ces grands enfants en Chine — arrivent au beau milieu de la confusion générale, en tenant fièrement la ficelle d’un immense cerf-volant qu’ils sont allés lancer sur les terrains vagues proches des murailles. Car, vous le savez, si l’Espagne a la castaguette et Naples les pifferari, la Chine a le cerf-volant, qui est ici passé à l’état d’institution sérieuse ; et je l’accorde, c’est assurément par là que se révèle le plus le génie artistique des Fils du Ciel. Construire, dans des dimensions de six à sept mètres d’envergure, un cerf-volant qui devient dragon volant, aigle volant, mandarin volant, l’enluminer et lui donner le geste et la vie, l’équilibrer si admirablement qu’il monte avec calme, sans les mille soubresauts des nôtres, et se maintienne comme une étoile presque verticalement au-dessus de la tête du dévideur de ficelle ; y adapter je ne sais combien d’appareils éoliens, presque invisibles, qui imitent le chant de l’oiseau ou la voix de l’homme avec un tapage infernal, l’amener à travers les perches et les banderoles dans les centres les plus animés, lui envoyer à cheval sur le fil. des «postillons» étourdissants, grouper la foule, l’égayer, voilà à quoi ils excellent, et cela — point capital de leur statique — sans mettre de queues à leurs cerfs-volants !
En nous promenant au milieu d’une cinquantaine de ces enfants à cheveux blancs, nous vîmes un pigeon se prendre l’aile dans un fil et tomber à nos pieds : j’eus aussitôt l’explication d’une chose étrange dont je tentais en vain depuis trois jours de me rendre compte. Des ondes harmonieuses et sonores m’avaient semblé à chaque instant du jour traverser l’atmosphère et s’élever en zigzag dans les hautes régions célestes : d’où pouvait venir cette harmonie ? Plus je cherchais, plus j’étais convaincu que c’était un bourdonnement localisé dans mon tympan depuis les contusions que je m’étais données à la tête sur la route de Tien-Tsin à Pékin. Mais le pigeon moribond éclaircit le mystère : il était, porteur d’une ravissante harpe éolienne, légère comme une bulle de savon et admirablement travaillée : ce petit appareil se place à cheval sur la naissance de la queue de l’oiseau, et se fixe aux deux plumes centrales d’une façon fort solide ; les pigeons fendant les airs le font résonner avec un trémolo strident ou des accents plaintifs suivant la rapidité de leur vol. Je croyais d’abord que c’était un des cent mille colifichets futiles qui caractérisent l’esprit des disciples de Confucius, mais j’ai appris sur l’heure que ces harpes avaient pour but de préserver les tendres colombes des griffes des vautours qui volent par bandes autour des bastions crénelés. J’ai acheté immédiatement toute une série de ces jolis épouvantails que je destine aux pigeonniers de mes amis de France. Mais c’est à peu près la seule catégorie d’objets qu’il soit permis aux bourses modestes d’acheter à Pékin : j’ai marchandé, mais inutilement, des émaux assez beaux et surtout deux petits éléphants en cloisonné blanc portant des tourelles d’or. Hélas ! jades, ivoires, laques anciennes et cloisonnés sont vendus ici aux étrangers à peu près quatre fois plus cher qu’à l’hôtel de la rue Drouot.
Nous nous contentons donc du plaisir des yeux ; quant à l’odorat, je vous assure que ce sens fait souffrir à Pékin un véritable et constant supplice. Car, pour faire tomber un peu cette poussière toujours soulevée, les Pékinois, de toute éternité, arrosent la rue des eaux les plus sales provenant de leurs maisons, et cet acide s’évapore en bouffées âcres et malsaines ; puis voici le superlatif du genre : ils font sécher devant leurs portes de longues galettes — que je m’abstiens d’expliquer — jaunâtres et brunâtres, mélangées d’un peu d’argile, et qu’ils coupent en losanges, pour alimenter leurs petits fourneaux de cuisine : combustible très-économique, mais écœurant et fétide.
Au sortir de ce quartier commence l’horrible. (…) Nous le voyons trop tard : nous sommes dans l’avenue des exécutions, au carrefour des deux rues qui vont l’une à Toung-Tchien-Mên, et l’autre à Chang-Mên, dans la ville chinoise. Ici c’est avec du sang que la poussière est abattue. Nous nous détournons à la hâte d’un groupe de plusieurs condamnés auxquels on bande les yeux, devant un hangar, où «Monsieur de Pékin » tranche les nuques d’un seul coup de sabre : cet employé, le plus travailleur et le plus affairé de l’Empire, est là dans l’exercice de ses fonctions. Les passants n’ont point l’air impressionnés du spectacle que nous fuyons, mais ils continuent paisiblement leur chemin ; on nous dit qu’aux heures où il n’y a pas audience officielle sous ce hangar, un boucher ordinaire remplace le fonctionnaire, et vend sur l’étal encore baigné de sang humain des morceaux de bœuf et de mouton. Mais un peu plus loin nous pouvons constater de visu que les têtes des exécutés sont exposées en pleine rue. Sur le sable encore barbouillé de traînées rougeâtres nous voyons sept petits socles, supportant chacun une cage d’osier : six têtes d’hommes et une tête de femme, fraîchement décollées, y sont enfermées, avec une sentence inscrite sur un petit papier, appliqué sur l’affreux mélange des nerfs sanglants et des glandes du cou : une expression poignante de douleur est peinte sur ces visages blêmes, aux yeux encore ouverts, à la bouche béante, et aux cheveux rougis. Un de nos interprètes lit le motif de l’exécution : «La justice a puni le vol.»
La sépulture se fait longtemps attendre pour ces restes mutilés, destinés à servir d’exemple aux malfaiteurs. Si je ne l’avais vu à trois reprises différentes, je ne croirais pas au triste sort qui est réservé à une tête de condamné ; mais sur le pont fameux connu sous le nom de « Pont des mendiants», grandiose construction de marbre antique, s’assemblent tous les jours, pour implorer la charité publique, plusieurs centaines de pauvres êtres demi-nus, lépreux, galeux et aveugles ; ils sont si affamés qu’ils vont chercher dans les cages d’osier les têtes en décomposition, les salent et les mangent !

Je confesse que nous étions souvent bien pâles en revenant de semblables promenades ; mais la vie européenne des légations nous ramenait vite à des conversations intéressantes qui nous faisaient souvenir de régions plus pures. Nous avons entendu la messe au Fa-Kwo-Fou, légation de France, où M. de Bellonnet nous avait parfaitement reçus, puis nous avons rendu visite à tous les membres du corps diplomatique, qui sont les seuls Européens autorisés à résider à Pékin. M. Burlingat. ministre des États-Unis, et le comte Vlangali, ministre de Russie, ont donné au Prince de superbes dîners : le soir où nous sommes allés chez ce dernier, une nappe de neige épaisse de plus d’un pied était étendue. Que je voudrais savoir faire l’aquarelle pour peindre notre pittoresque cortège ! dix chaises à porteurs, capitonnées de soie, attelées de six hommes chacune, servaient de véhicule aux dix invités du représentant du czar : nous cheminions par les sentiers sinueux, les escaliers tortueux des ruines qui à Pékin s’appellent une rue ; et chacun de nous était flanqué de quatre Chinois, dont deux portaient des torches fumeuses, et deux autres des lanternes rondes de papier, d’un mètre de diamètre, sur lesquelles était peint en lettres chinoises couleur écarlate le nom de Sa Majesté Britannique.

mardi 3 mars 2009

Palestine 1832 : la semaine prochaine à Jérusalem !

Nourri de Chateaubriand, et profitant d'une accident de carrière politique, Lamartine, à son tour, part pour Jérusalem. Le voyage en Orient est une sorte de passage obligé pour un écrivain qui aspire à s'élever au-dessus de la condition de simple poète et une obligation religieuse. Ce chrétien fervent a d'autant plus de mérite que sa fille meurt à Beyrouth pendant le voyage…

Nous marchions gaiement, essayant de temps en temps la vitesse de nos chevaux contre celle des chevaux arabes que montaient Damiani et les fils du vice-consul de Sardaigne. Ces deux jeunes gens, fils d' un riche négociant arabe de Ramla établi maintenant à Jaffa, avaient voulu nous accompagner jusqu' à Ramla : ils avaient envoyé, le matin, leurs esclaves pour nous préparer la maison de leur père et le souper. Nous étions suivis encore d'un autre personnage qui s'était joint volontairement à notre caravane, et qui nous surprit par la bizarre magnificence de son costume européen : c'était un petit jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, d'une figure joviale et grotesque, mais fine et spirituelle. Il avait un immense turban de mousseline jaune, un habit vert de la forme de nos habits de cour, à collet droit et à larges basques, brodé de larges galons d'or sur toutes les coutures ; des pantalons collants de velours blanc, et des bottes à revers, ornées d'une paire d' éperons à chaînes d'argent. Un kandgiar lui servait de couteau de chasse, et une paire de pistolets, incrustés de ciselures d'argent, sortaient de sa ceinture et battaient contre sa poitrine. Sorti d'Italie dans son enfance, il avait été jeté en égypte par je ne sais quelle vague de fortune, et se trouvait, depuis quelques années, à Jaffa ou à Ramla, exerçant son art dans les montagnes de Judée aux dépens des scheiks et des bédouins, qui ne faisaient pas sa fortune. Sa conversation nous amusa beaucoup, et j'aurais désiré l'emmener avec moi à Jérusalem et dans les montagnes de la mer morte, qu'il paraissait connaître parfaitement ; mais ayant vécu en orient depuis plusieurs années, il y avait contracté l'invincible terreur que les francs y prennent de la peste, et aucune de mes offres ne parvint à le séduire. "En temps de peste, me dit-il, je ne suis plus médecin ; je n'y connais qu' un remède : partir assez vite, aller assez loin, et demeurer assez longtemps pour que le mal ne puisse vous atteindre. " Il avait l'air de nous regarder avec pitié, comme des victimes prédestinées à aller chercher la mort à Jérusalem ; et d'un si grand nombre d' hommes que nous étions, il ne comptait en revoir que bien peu au retour. "Il y a quelques jours, me dit-il, que je me trouvais à Acre ; un voyageur revenant de Bethléem frappa à la porte du couvent des pères de saint-François, ils ouvrirent ; ils étaient sept. Le surlendemain, les portes du couvent étaient murées par l'ordre du gouverneur ; le pèlerin et les sept religieux étaient morts dans les vingt-quatre heures." Cependant nous commencions à apercevoir la tour et les minarets de Ramla, qui s' élevaient devant nous du milieu d'un bois d' oliviers dont les troncs sont aussi gros que ceux de nos plus vieux chênes. Ramla, anciennement Rama éphraïm, est l'ancienne Arimathie du nouveau testament ; elle renferme environ deux mille familles. Philippe Le Bon, duc de Bourgogne, vint y fonder un couvent latin qui subsiste encore : les Arméniens et les grecs y possèdent aussi des couvents pour le secours despèlerins de leurs nations qui vont en terre sainte. Les anciennes églises ont été converties en mosquées ; dans une des mosquées se trouve le tombeau en marbre blanc du mameluk Ayoud-Bey, qui s'enfuit d' égypte à l' arrivée des français, et mourut à Ramla.
En entrant dans la ville, nous nous informons si la peste y exerçait déjà ses ravages : deux religieux, arrivés de Jérusalem, venaient d'y mourir dans la journée ; le couvent était en quarantaine. Nos nouveaux amis de Jaffa nous conduisirent à leur maison, située au milieu de la ville. Un arabe, ancien chaudronnier, dit-on, mais aimable et excellent homme, habitait la moitié de cette maison, et exerçait les fonctions d'agent consulaire pour je ne sais quelle nation d'Europe; cela lui donnait le droit d' avoir un drapeau européen sur le toit de sa maison : c'est la sauvegarde la plus certaine contre les avanies des turcs et des arabes. Un excellent souper nous attendait : nous eûmes le plaisir de trouver des chaises, des lits, des tables, tous les ustensiles de l'Europe, et nous emportâmes encore une provision de pains frais que nous dûmes à l' obligeance de nos hôtes. Le lendemain matin, nous prîmes congé de tous nos amis de Jaffa et de Ramla, qui ne nous accompagnèrent pas plus loin, et nous partîmes, escortés seulement de nos cavaliers et de nos fantassins égyptiens.
J'établis ainsi l'ordre de la marche : deux cavaliers en avant, à environ cinquante pas de la caravane, pour écarter les arabes ou les pèlerins juifs que nous aurions pu rencontrer, et les tenir
à distance de nos hommes et de nos chevaux ; à droite et à gauche, sur nos flancs, les soldats à pied : nous marchions un à un à la file, sans déranger l'ordre, les bagages au milieu. Une petite escouade de nos meilleurs cavaliers formait l'arrière-garde, avec ordre de ne laisser ni homme ni mulet en arrière. à l'aspect d'un corps d'arabes suspect, la caravane devait faire halte et se mettre en bataille, pendant que les cavaliers, les interprètes et moi, nous irions faire une reconnaissance. De cette manière, nous avions peu à craindre des bédouins et de la peste ; et je dois dire que cet ordre de marche fut observé par nos soldats égyptiens, par nos cavaliers turcs et par nos propres arabes, avec un scrupule d'obéissance et d'attention qui ferait honneur au corps le mieux discipliné de l'Europe. Nous le conservâmes pendant plus de vingt-cinq jours de route, et dans les positions les plus embarrassantes. Je n'eus jamais une réprimande à adresser à personne : c'est à ces mesures que nous dûmes notre salut.
Quelque temps après le coucher du soleil, nous arrivâmes au bout de la plaine de Ramla, auprès d'une fontaine creusée dans le roc, qui arrose un petit champ de courges. Nous étions au pied des montagnes de Judée ; une petite vallée, de cent pas de largeur, s'ouvrait à notre droite ; nous y descendîmes : c'est là que commence la domination des arabes brigands de ces montagnes. Comme la nuit s'approchait, nous jugeâmes prudent d'établir notre camp dans cette vallée : nous plantâmes nos tentes à environ deux cents pas de la fontaine. Nous posâmes une garde avancée sur un mamelon qui domine la route de Jérusalem ; et pendant qu'on nous préparait à souper, nous allâmes chasser des perdrix sur des collines en vue de nos tentes ; nous en tuâmes quelques-unes, et nous fîmes partir, du sein des rochers, une multitude de petits aigles qui les habitent. Ils s'élevaient en tournoyant et en criant sur nos têtes, et revenaient sur nous après que nous avions tiré sur eux.
Tous les animaux ont peur du feu et de l'explosion des armes ; l'aigle seul paraît les dédaigner et jouer avec le péril, soit qu'il l'ignore, soit qu'il le brave. J'ai admiré, du haut d'une de ces collines, le coup d'œil pittoresque de notre camp, avec nos piquets de cavaliers arabes sur le mamelon, nos chevaux attachés çà et là autour de nos tentes, nos moukres assis à terre et occupés à nettoyer nos harnais et nos armes, et la flamme de notre feu perçant à travers la toile d'une de nos tentes, et répandant sa légère fumée bleue en colonne que le vent inclinait. Combien j'aimerais cette vie nomade sous un pareil ciel, si l'on pouvait conduire avec soi tous ceux qu'on aime et qu' on regrette sur la terre ! La terre entière appartient aux peuples pasteurs et errants comme les arabes de Mésopotamie. Il y a plus de poésie dans une de leurs journées que dans des années entières de nos vies de cités. En demandant trop de choses à la vie civilisée, l'homme se cloue lui-même à la terre ; il ne peut s'en détacher sans perdre ces innombrables superfluités dont l'usage lui a fait des besoins. Nos maisons sont des prisons volontaires. Je voudrais que la vie fût un voyage sans fin, comme celui-ci ; et si je ne tenais à l'Europe par des affections, je le continuerais tant que mes forces et ma fortune le comporteraient.
Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, 1832-1833, ou Note d'un voyageur, A. de Lamartine

lundi 2 mars 2009

Abyssinie, 1835 : la vieille esclave et le lion

Depuis cent trente-cinq ans , aucun Français n’était entré en Abyssinie, quand deux jeunes gens, poussés uniquement par l’amour des aventures, abordèrent à Massaouah, en avril 1835. Au village de Emni-Harmas, ils rencontrèrent les deux familles anglaises qui y étaient établies. «Quoiqu’il y eût d’autres blancs dans le pays, nous fûmes, dès le moment de notre arrivée dans ce lieu, l’objet d’une vive curiosité. Nous avions déjà remarqué que, chaque fois que nous ôtions nos bonnets, les Abyssiniens manifestaient une surprise dont nous n’avions pas encore cherché à pénétrer la cause. Cet étonnement fut si général parmi les curieux d’Emni-Harmas, au moment où nous découvrions nos têtes, que nous ne pûmes nous empêcher d’interroger notre interprète ; il nous apprit que c’étaient nos cheveux noirs qui fixaient ainsi l’attention de ses compatriotes, car ils s’étaient imaginé, parce qu’ils n’avaient vu que des Anglais ou des Allemands, que tous les blancs devaient avoir les cheveux blonds, et ils ne pouvaient se lasser d’admirer la couleur de notre chevelure, qu’ils trouvaient bien supérieure à celle des autres Européens qu’ils avaient vus avant nous. Nous fûmes très-étonnés nous-mêmes de voir des noirs, pour qui une peau blanche est si précieuse, donner la préférence aux bruns sur les blonds.» (…)
Après de longues marches, on vint camper auprès de Devra-Damo, montagne presque inaccessible. Là se trouvait encore l’Anglais Coffin, qui s’y était retiré lors de la mort du chef auquel il avait voué ses services.
Combes et Tamisier suivirent l’armée, d’abord à Axoun, puis sur les bords du Tacazé. On était au mois de juillet ; déjà les pluies avaient gonflé les rivières, et le lit du fleuve avait quatre-vingt-dix pieds de largeur ; son courant était impétueux. Beaucoup de soldats commençaient à tenter le passage ; ils avaient de l’eau jusqu’au cou, et se soutenaient à l’aide de leur lance ; ils portaient leurs effets avec la main gauche ; les femmes et les enfants traversèrent avec beaucoup de difficulté sur des mulets, que des hommes tiraient par la bride. «Nous remarquâmes avec plaisir les secours que les forts prodiguaient aux faibles; quatre nègres, aux formes athlétiques, se montraient infatigables. Nous étions sur le bord de la rivière, et les Abyssiniens, persuadés que nous redoutions de la traverser, s’avancèrent pour nous prêter leur secours ; mais, lorsqu’ils furent près de nous, nous nous élançâmes dans les eaux, et nous disparûmes à leurs yeux. Toute la troupe était assemblée sur le rivage ; la frayeur était à son comble, et, quand nous reparûmes, leur étonnement se manifesta par des cris de joie universels ; on nous avait crus noyés ou emportés par les crocodiles ; ils prétendirent alors que nous étions des diables, et que nous connaissions l’eau. Quand nous eûmes atteint l’autre bord, tout le monde nous entoura pour nous complimenter. Cette circonstance, si simple en elle-même, nous rehaussa dans l’esprit de la troupe, qui nous prit pour des êtres extraordinaires parce que nous savions nager.»
Bientôt après, Combes et Tamisier arrivèrent à Devra-Tabour, résidence de Ali, ras du Samen, qui conçut pour eux une vive amitié, et voulut absolument les retenir, en leur faisant les offres les plus séduisantes. Ce ne fut qu’en feignant de renoncer à leurs projets de départ qu’ils réussirent à s’échapper. Ils traversèrent le Bachilo, rivière qui forme la limite du territoire occupé par les Galla ; ils coururent les plus grands dangers chez l’un des roitelets entre lesquels le pays est partagé. Soupçonnés en leur qualité de blancs de posséder d’immenses richesses, ils furent complètement dépouillés ; on leur enleva jusqu’à leurs manuscrits ; ensuite on les renferma dans une chaumière, pour leur faire avouer où ils cachaient leurs trésors ; ils furent même condamnés à mort, et les bourreaux se présentèrent à eux. Mais la reine s’était intéressée à leur sort ; elle leur fit dire par celui qui leur portait des vivres que Dieu est grand, et qu’ils ne devaient pas perdre tout espoir. Après quelques jours de captivité on les remit en liberté, et la reine elle-même leur rendit leurs manuscrits et d’autres objets.
De là ils se rendirent auprès de Sahlé-Sellassi, roi de Choa, qui résidait à Angolala. Ce monarque, passionné pour l’industrie, veut qu’on exécute sous ses yeux tous les travaux manuels. Persuadé, comme la plupart des Orientaux, que les Européens sont doués de connaissances universelles, Sahlé-Sellassi ne pouvait croire que nos deux voyageurs ne fussent pas des ouvriers, et avait bonne envie de les retenir ; il les questionna sur les arts et sur les métiers, mais ils se gardèrent bien de se vanter de la moindre connaissance. Le roi les mena dans ses ateliers, car, aussi rusé qu’Ulysse, il pensait qu’à la vue des instruments de travail, les voyageurs ne pourraient se contenir ; mais, plus prudents qu’Achille, ils regardèrent sans mot dire et sans toucher à rien. Une autre fois il vint dans l’idée du roi que les étrangers pourraient bien être médecins, et il leur présenta une quantité de médicaments d’Europe venus par les Indes; cette tentative ne réussit pas mieux que la précédente. Malgré leur nullité, Sahhé-Sellassi ne cessait de leur montrer une bonté toute paternelle. Enfin, après avoir épuisé tous les moyens de séduction, il les laissa partir à son grand regret.
Les principaux chefs du Choa sont généreux et magnifiques ; tous les gouverneurs accueillirent Combes et Tamisier avec la plus grande bienveillance.
L’autorité de Sahlé-Sellassi s’étend sur une partie du pays habité par les Galla-Borena, qui sont idolâtres et montrent un vif désir d’être instruits. D’après une conversation avec un choum, nos deux voyageurs sont persuadés que des missionnaires habiles, qui oseraient s’aventurer chez ces tribus sauvages, mais hospitalières et bonnes, parviendraient aisément à les réunir sous une même loi, et que tous les Galla, qui vivent aujourd’hui sans croyance et sans liens communs, formeraient alors une nation grande et intéressante, en adoptant notre sainte religion.
Le 3 janvier 1836, les deux Français traversèrent le Nil à la nage ; les hommes et les femmes qui cheminaient avec eux se dépouillèrent de leurs vêtements, les enfermèrent dans des outres, qu’ils attachèrent sous leur poitrine, et arrivèrent ainsi sur le bord opposé. Avant de s’engager dans le fleuve, on avait eu grand soin de jeter des pierres et de pousser de grands cris, afin d’effrayer les crocodiles et les hippopotames, qu’on voyait quelquefois paraître à la surface.
Les habitants du Gojam se montrèrent très-hospitaliers. L’entrée des voyageurs à Bichana offrit une singularité remarquable. «On se précipita sur nos pas, disent-ils ; les commerçants ne songèrent plus à s’occuper de leurs affaires ; les prêtres, les principaux personnages, les femmes arrivèrent à la fois. On nous entourait, on nous pressait à nous suffoquer ; tout le monde voulait nous voir en même temps, et de tous côtés on laissait échapper ces paroles: Negous matta (le roi est arrivé). Nous ne comprenions pas d’abord le véritable sens de ces paroles, mais à force de les entendre répéter si souvent, le souvenir d’une tradition abyssinienne, suivant laquelle un blanc doit un jour régner dans le pays, nous vint à la mémoire, et nous donna l’explication de notre royauté improvisée. Dans le Choa, cette tradition n’est guère accréditée que chez les grands, qui s’en effraient, tandis qu’en deçà du Nil elle est incarnée chez le peuple.»
La route conduisit ensuite nos voyageurs dans le Beghemder, où règne ras Ali, dont ils n’avaient pas eu à se louer ; la renommée avait répandu dans tout le pays le bruit des scènes qui s’étaient passées pendant leur séjour dans la capitale.
A Moula, disent-ils, plusieurs soldats qui ne nous connaissaient pas nous racontèrent nos exploits ; ils nous apprirent que deux blancs, qu’on avait cherché à retenir prisonniers, avaient mis Devra-Tabour en émoi, avaient bravé la puissance du ras et de ses troupes, et s’étaient éloignés triomphants de cette ville ; le prince les avait fait longtemps poursuivre, déterminé à les reléguer sur quelque montagne inaccessible, pour les punir d’avoir désobéi à ses volontés ; mais il avait renoncé à ses projets, parce qu’on lui avait prédit que, s’il exerçait la moindre violence contre ces étrangers, il attirerait la vengeance céleste sur tout le pays et sur lui-même.»
Quoiqu’Ali eût été informé de l’arrivée des blancs, il feignit de l’ignorer ; cependant, quand il eut appris par un de ses pages qu’ils venaient de visiter le royaume de Choa, il leur envoya plusieurs émissaires, afin de savoir si la puissance de Sahlé-Sellasi était aussi formidable qu’on le prétendait. Ils furent en butte à mille petites vexations, toutes dirigées par un page que le ras leur avait donné sous prétexte de les servir ; ce jeune homme mit tout en œuvre pour voler nos étrangers, afin probablement de les forcer à rester au service du ras. Un domestique leur enleva un jour une ceinture contenant la moitié de leur fortune, neuf talaris ou 45 francs ; mais le voleur, effrayé de l’énormité de la somme, la leur rapporta le lendemain. Dès ce moment, ils redoublèrent de précautions, et résolurent de s’éloigner de la ville à l’improviste ; ce qui ne les empêcha pas d’être victimes de la perfidie d’un guide qui trouva moyen de leur voler quelques bagatelles.
Le 25 janvier, Combes et Tamisier arrivèrent à Gondar, qui ne leur offrit que des restes de son ancienne grandeur. Lic Iaischo, l’un des juges, et, suivant Ruppel, le seul honnête homme de 1’Abyssinie, les reçut avec une grande joie et leur fut d’un grand secours dans les recherches qu’ils firent pour vérifier et compléter les annales déjà données par Bruce. Il leur communiqua la liste des livres qui composaient autrefois la bibliothèque des rois, et qui se trouvent aujourd’hui dispersés dans les divers monastères et chez les riches particuliers. Ce catalogue contient quatre-vingt-quinze articles. Les ouvrages sont écrits en différentes langues. La plupart ont été apportés par les Abouna venus d’Alexandrie.
«Peu de jours après notre arrivée, nous reçûmes, disent les voyageurs, une visite qui nous fut bien agréable; nous vîmes entrer une vieille femme qui demanda si nous étions français. Les Abyssiniens, en général, ne connaissent que la grande division des blancs et des noirs : nous fûmes donc étonnés de la science de cette femme pour qui le nom de Français n’était pas inconnu ; nous ne pûmes lui taire notre surprise, et voici ce qu’elle nous apprit : «Je n’étais encore qu’une enfant, lorsque des marchands m’enlevèrent à ma famille; ils me conduisirent au Caire, et me vendirent à un bey qui me renferma dans son harem. Quoique aujourd’hui vous me voyiez vieille et ridée, j’étais alors jeune et agréable, et mon maître me couvrit de parures et de bijoux ; j’étais heureuse, lorsque les troupes françaises, conduites par Bonaparte et Kléber, bouleversèrent le Caire ; l’on me rendit à la liberté que je ne désirais pas ; on m’enleva une grande partie de mes richesses, mais je parvins à sauver mes bijoux, et je me rendis à Jérusalem, où un prêtre abyssinien, qui faisait son pèlerinage, me convertit au christianisme ; car, trop jeune pour avoir une religion, lors de mon arrivée en Égypte, on m’avait fait musulmane, et je revins dans mon pays natal que je ne regrettais plus. Quoique les Français m’aient beaucoup nui en me délivrant de l’esclavage, néanmoins je les aime ; ils sont entreprenants, courageux et ne sont pas avides comme nos soldats. Je n’ai vu Kléber qu’une seule fois, mais je ne l’oublierai jamais. Je m’estime heureuse de voir dans ma patrie des hommes de votre nation, et j’espère que vous viendrez prendre mon café.» Le jour suivant, nous passâmes plusieurs heures chez elle, car il nous était doux de parler, en Abyssinie, de notre armée et de ses généraux. Cette femme nous apprit que, peu de temps avant, un Abyssinien, attaqué d’une maladie incurable, s’était coupé la gorge avec un rasoir ; cet événement avait fait une vive sensation, parce que le suicide. n’est pas dans les mœurs abyssiniennes.»
Les voyageurs, se trouvant sans argent, empruntèrent dix talaris au plus riche marchand de la ville, qui donna la somme avec toute confiance, et il fut convenu qu’ils lui paieraient l’intérêt au taux du pays, qui est de dix pour cent par mois; ils étaient certains de le rembourser promptement, car ils avaient laissé un dépôt dans le Tigré avant de partir pour Choa.
Les Français, reposés par un séjour de deux semaines, quittèrent Gondar , et suivirent la route parcourue par Bruce en venant de Massaouah. Parvenus sur les bords du Tacazé, ils furent témoins d’une aventure tragique, qu’ils racontent ainsi : «Les pluies avaient cessé depuis longtemps ; le Tacazé roulait paisiblement son onde limpide, et au lieu où nous le traversâmes il y avait à peine deux pieds d’eau: son lit était large et la vallée pittoresquement décorée; des arbres gigantesques et vigoureux s’élevaient sur les deux rives, et de jolis petits singes se poursuivaient sur les branches; de tous côtés on distinguait des traces d’éléphant, et, au moment même du passage, nous aperçûmes deux de ces monstrueux animaux qui disparurent à travers les arbres de la montagne. Nous avions rencontré sur notre route un grand nombre d’hommes et de femmes qui vinrent stationner avec nous sur les bords de la rivière: au soleil couchant nous allumâmes des feux qui éclairèrent toute la vallée; une flamme ardente et soutenue s’élevait à travers un magnifique feuillage, et les ombres colossales des arbres qui formaient sur nos têtes une voûte de verdure tremblaient autour de nous. Le firmament était azuré et scintillant d’étoiles ; son éclat et sa pureté contrastaient avec les teintes livides que nos brasiers iépandaient aux environs ; la température de la nuit était douce, et nous contemplions ce beau spectacle en silence.
«Nous avions fait balayer une place, le long d’un arbre mort, horizontalement couché; cet arbre était creux et servait de demeure à un serpent qui, réveillé par les vives sensations de la chaleur, releva sa tête; il se disposait à sortir, lorsqu’un de nos domestiques, qui l’aperçut, poussa un cri de frayeur et donna l’alarme; nous saisîmes tous de gros bâtons, et nous en assénâmes plusieurs coups au reptile, qui fut divisé en quatre tronçons que nous fîmes brûler dans notre feu; ainsi délivrés de ce dangereux ennemi, nous nous endormîmes, mais notre sommeil ne fut pas de longue durée.
«Un Abyssinien possédait un bœuf malade ; à la halte il l’avait tué, espérant en vendre la viande à la troupe. Lorsque le bœuf fut écorché et dépecé, on suspendit ses membres aux branches des arbres, et chacun se coucha.
«Tout le monde reposait depuis plus d’une heure; la flamme brillante de nos feux avait pâli, et ils étaient presque éteints; on n’entendait plus que la voix sombre de l’hyène, et le cri sauvage de l’hippopotame n’était alors qu’un rauque et sourd mugissement; tout à coup un rugissement féroce, qui se fit entendre à nos côtés, glaça d’effroi nos compagnons assoupis qui s’éveillèrent en sursaut et coururent à leurs armes ; un lion à l’œil enflammé, attiré sans doute par l’odeur du sang qu’on venait de répandre, se précipita avec furie sur quelques malheureuses femmes, qui pressaient dans leurs bras de pauvres petits enfants encore à la mamelle. Avant que nous eussions eu le temps de nous lever et de songer à nous défendre, le lion avait fait un effroyable carnage ; on entendait des cris lamentables et des plaintes de mourants. Les Abyssiniens tremblaient ; nous avions arraché de leurs mains deux lances, et notre bras gauche était armé d’un bouclier ; les plus intrépides de la troupe s’étaient groupés autour de nous, le sabre ou la lance au poing ; le lion, qui ne rencontrait plus de victimes éparses, rôdait autour de nous ; nous avions formé un carré, et, immobiles, nous présentions la pointe de nos armes à notre formidable ennemi, qui brandissait sa queue et poussait des rugissements saccadés; ses regards étincelaient, nous suivions tous ses mouvements avec une attention soutenue, et il cherchait vainement à nous surprendre ; nous nous tenions toujours sur la défensive, et nul de nous ne songeait à attaquer ce terrible adversaire, qui bondissait avec rage et semblait s’irriter de notre apparente impassibilité. Enfin, fatigué sans doute par notre résistance inerte, le lion se précipita de nouveau sur les victimes qu’il avait déjà immolées, les déchira de ses griffes, saisit entre ses dens un malheureux enfant qui se plaignait encore, et s’éloigna en grondant: de temps en temps il détournait la tête, et paraissait regretter de nous abandonner ainsi le champ de bataille; nous crûmes plusieurs fois qu’il allait revenir sur ses pas ; mais, heureusement pour nous, il disparut bientôt dans les ténèbres.
«Délivrés d’un danger si terrible, nous nous empressâmes autour des cadavres; nous trouvâmes une femme qui respirait encore; nous visitâmes ses blessures, et nous vîmes qu’elle était à peine égratignée, et que sa vie ne courait aucun danger. Lorsqu’elle fut remise de sa frayeur, elle jeta les yeux autour d’elle, et demanda son enfant ; personne n’osa lui répondre. Elle comprit notre silence, et, poussant d’horribles cris, elle s’arracha les cheveux et se déchira le visage; nous cherchâmes vainement à la calmer et à la retenir; elle était debout et voulait, disait-elle, se mettre à la poursuite du lion et lui ouvrir les entrailles de ses ongles; mais, écrasée sous le poids de sa douleur, elle retomba épuisée de sa fatigue et demeura longtemps sans donner aucun signe de vie. Lorsqu’elle sortit de sa léthargie, elle était plus tranquille, elle versa d’abondantes larmes, et attendit avec quelque résignation.
«Les fuyards étaient revenus, et comme personne n’osait plus se livrer au sommeil, nous nous occupâmes à ensevelir les morts ; sous les arbres solitaires de la vallée, nous creusâmes une grande tombe d’un pied de profondeur, et nous y déposâmes cinq cadavres défigurés. Après avoir rempli ce pieux devoir, nous nous éloignâmes tristement de ce lieu fatal; nous reçûmes les félicitations de nos compagnons d’armes, et plusieurs d’entre eux nous appelaient leurs sauveurs.»
Le 21 février, les voyageurs revinrent à Axoum, et bientôt après ils se trouvèrent à Adoua, au milieu de leurs amis les missionnaires.
D'après Combes et Tamisier (1835-1837).